L’Angleterre et sa domi­na­tion de la Chine au XIX e siècle Par JC Martin

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anglaiseLa doctrine anglaise des rela­tions repose sur une pure fina­li­té de profit commer­cial. Si l’Inde est acquise aux inté­rêts de la Couronne anglaise, via la Compa­gnie anglaise des Indes orien­tales , la Chine est perçue comme une pièce indis­pen­sable pour conforte la supré­ma­tie mondiale de l’Angleterre. Le temps des missions reli­gieuses s’achève. Comme le souligne Joseph Need­ham, ce pays asia­tique recèle une science et des tech­niques fort utiles pour les grandes entre­prises euro­péennes. Quelques tech­no­lo­gies sont convoi­tées ; en parti­cu­lier celles à l’origine de courants commer­ciaux de produits alors luxueux : soie­ries, porce­laine et thé. La Couronne royale déve­loppe s’appuie une fois de plus sur La Compa­gnie des Indes orien­tales, dont les multiples privi­lèges attri­bués par la reine Elisa­beth Iere d’Angleterre lui confèrent un véri­table mono­pole écono­mique et poli­tique dans cette région convoitée.

La Bota­nique utili­taire pour la créa­tion d’une filière anglaise du thé

Au début du XIXe siècle, l’Angleterre est la première puis­sance mari­time du monde, après ses victoires sur Napo­léon Bona­parte. Sa supré­ma­tie lui assure une crois­sance de la consom­ma­tion de produits impor­tés, en parti­cu­lier le thé dont sa Compa­gnie Orien­tale des Indes a le mono­pole du commerce avec la Chine depuis 1599 ! Toute­fois, ce mono­pole lui est reti­ré par le pouvoir impé­rial chinois au profit de négo­ciants indé­pen­dants (1834) pour créer ainsi un marché libre. La réponse anglaise est alors radi­cale : s’émanciper de la Chine par la créa­tion de sa propre filière thé, entiè­re­ment dans ses mains, depuis les plan­ta­tions de théiers jusqu’à la trans­for­ma­tion et la commer­cia­li­sa­tion. Le défi­cit commer­cial et finan­cier peut alors se résor­ber. C’est l’occasion d’écarter toute velléi­té de concur­rence d’autres pays euro­péens, dont la France, dans le Tonkin.

Pour s’affranchir de la Chine, l’Angleterre dispose avec l’Inde, et ses contre­forts hima­layens – avant Ceylan – de terroirs aptes aux plan­ta­tions de théiers, les condi­tions agro­no­miques, clima­tiques étant jugées conve­nables pour cette relo­ca­li­sa­tion. La méthode employée est d’un clas­si­cisme univer­sel : la Chine ne pouvant accep­ter de se dépouiller d’un tel patri­moine végé­tal de grande quali­té et d’un complexe savoir-faire ances­tral, la solu­tion de trans­fert ne peut qu’emprunter une voie illi­cite, de type espion­nage indus­triel, avec un détour­ne­ment frau­du­leux de plants et de tech­no­lo­gie. Une telle opéra­tion conduite au plus proche des plan­ta­tions permet une fine connais­sance des systèmes de produc­tion et de trans­for­ma­tion chinois ; elle doit permettre de renver­ser les rapports de force lors des négo­cia­tions commer­ciales au profit des Anglais, la Chine perdant de fait son mono­pôle lié à l’asymétrie des infor­ma­tions sur les coûts ; les poten­tiels de produc­tions … Les Trai­tés inter­na­tio­naux signés à la suite aux guerres de l’opium, ainsi que les Edits impé­riaux, inter­disent les séjours des Euro­péens à l’intérieur de la Chine, d’où une mission illé­gale sur tous les plans !

La mission Fortune et la Compa­gnie des Indes orien­tales.

Cette mission est confiée au bota­niste écos­sais, Robert Fortune (1812–1880), béné­fi­ciaire de recom­man­da­tion auprès de la Royal Horti­cul­tu­ral Socie­ty de Londres. Arri­vé à Hong-kong le 20 juin 1848, il est char­gé par la Compa­gnie des Indes orien­tales d’une mission de deux ans, rému­né­rée 500 livres par an pour subti­li­ser des plants de thé dans les meilleures régions produc­trices de Chine.

Dans son ouvrage A jour­ney in the teas coun­tries of China (1852), – dont la version fran­çaise Aven­tures de Robert Fortune dans ses voyages en Chine (1854) est assez édul­co­rée par complai­sance – Fortune exprime clai­re­ment son adhé­sion aux inté­rêts écono­miques de son pays et de la Compa­gnie : « My object in coming thus far north was to obtain seeds and plants of the tea shrub for the Hon. East India Company’s plan­ta­tions in the north-west provinces of India. It was a matter of great impor­tance to procure them from those districts in China where the best teas were produ­ced, and I now set about accom­pli­shing this object.» Il doit aussi résoudre une énigme : la couleur du thé – vert ou noir – est-elle vrai­ment liée à la varié­té de théier ? Le contexte scien­ti­fique anglais lui est favo­rable, notam­ment avec la vogue des Jardins bota­niques natio­naux, label dont béné­fi­cie le célèbre Kew-Garden, à Londres, en 1841. Ainsi, Fortune peut défendre cette mission dans un cadre scien­ti­fique de recherche de nouvelles plantes et fleurs, ses compé­tences le justi­fiant sur le terrain.

Cette expé­di­tion est risquée. A l’intérieur des terres, Fortune doit se fondre dans la popu­la­tion chinoise, revê­tir l’aspect d’un lettré manda­rin épris de bota­nique. Ses contacts directs pour recru­ter ses porteurs et séjour­ner dans les auberges peuvent toujours trahir ses origines, mais la multi­pli­ci­té des parlers semblent le proté­ger. Aussi, voyage-t-il sous les appa­rences chinoises : « Les bate­liers deman­dèrent qu’aux termes de nos conven­tions je prisse le costume chinois. M’habiller était chose facile, mais il fallait aussi me raser la tête. […] Enfin, cepen­dant, l’opération s’acheva, je pris mes habits chinois, et la méta­mor­phose sembla complète à mes domes­tiques et aux bate­liers. » Il doit établir des rela­tions de confiance tant pour sa sécu­ri­té que pour parve­nir aux lieux de produc­tion répu­tés et obte­nir des plants sélec­tion­nés de théiers. « Ces braves gens n’avaient pas la moindre idée que je pusse être un étran­ger, mais je fus cepen­dant quel­que­fois impor­tu­né par la curio­si­té que Sing-Hou avait éveillée chez eux en leur disant que j’étais un manda­rin de la Tarta­rie, d’au delà de la grande muraille. » Ses écrits montrent parfois une grande chance aussi, lors de rencontres avec des paysans et des prêtres très pauvres et prêts à donner ou vendre quelques plants.


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