L’ANGLETERRE : COMMERCE ET GUERRE DE L’OPIUM EN CHINE – 1830–1842 (2/2) Par JC Martin

 Le déséquilibre des relations culturelles et diplomatiques des Chinois avec les Anglais.

Arme Les Chinois n’ont pas une grande expérience des contacts directs, in situ,  avec l’Europe alors que les Européens disposent d’une connaissance de leur mode de fonctionnement politique et de leurs fondements culturels, depuis les missions religieuses, en particulier avec les Jésuites. Lors de ce conflit, Lin perçoit, avec une grande lucidité, cette faiblesse due à sa  méconnaissance de la culture juridique et diplomatique ; alors que les Anglais bénéficient des rapports des voyageurs, des commerçants et des missionnaires en Chine. Aussi, en mars 1839, il recrute quatre Chinois formés par les missions chrétiennes pour l’aider à traduire des ouvrages, des documents et des articles de presse d’Europe, Amérique et Inde, ainsi que de Macao et de Singapour[3]. Mais en matière pénale chinoise, les Rites sont au-dessus du Code Pénal. Ainsi, l’Occident va déstabiliser le fonctionnement et la résistance chinoise grâce à son efficacité intellectuelle, si ce n’est plus que par la force des armes.

 Les Anglais imposent leurs concepts juridiques et leur application.

Un thème sensible concerne le droit national et international en matière d’application de peine à un étranger ayant commis un crime, cas vécu par Lin lors du meurtre d’un Chinois, Lin Wei-his, par des marins anglais. Sur le plan juridique, l’absence de convention avec les Anglais, et ce jusqu’en 1842, confère à Elliot une position de force pour ne pas sanctionner ce meurtre. La juridiction chinoise a donc du mal à être appliquée. Dès lors,  Lin réalise la nécessité de bien connaître la juridiction occidentale, aussi se renseigne-t-il sur le droit international. Ses relations avec le Dr Parker et Vattel visent à éclaircir la territorialité des peines.

 Les Anglais définissent les modalités des relations diplomatiques chinoises avec la monarchie anglaise.

Les Chinois sont également affaiblis car ils ne parviennent pas à maîtriser leurs rapports avec la Monarchieanglaise. Ils soutiennent même que les souverains anglais ne connaissent pas l’ampleur du trafic d’opium et donc qu’ils doivent les mettre au courant officiellement ! Comme des Lettrés traditionnels, ils  décident d’envoyer une lettre officielle pour informerla Reine d’Angleterre sur ce préjudice et le dénoncer et rencontrent évidemment de sérieuses difficultés pour transmettre au Roi ou Reine anglaise ce courrier officiel de l’Empereur, étant tributaires des voies maritimes occidentales pour le faire parvenir en Angleterre. Lin est fort méfiant pour confier cette tâche à Elliot, commandant de la flotte anglaise, d’où la recherche d’une autre voie évitant les Anglais.

Soupçonneux, Lin met en doute l’envoi du courrier. 

En réaction, Lin, en bon intellectuel lettré, cherche à mieux comprendre la culture occidentale.

Il se plonge dans l’étude de nombreux ouvrages étrangers, encyclopédies, traductions en chinois. Au sujet de Ricci et de Verbiest, il mentionne une différence entre chrétien et catholique. Il est vrai que les missions catholiques sont, historiquement, moins agressives que les expéditions anglo-saxonnes liées au protestantisme (Voir les voyages de Gützlaff). À Macao, Lin s’attarde sur une description précise des maisons, des habits et des modes de vie des étrangers. Son attachement aux rituels religieux s’exprime en maintes occasions.

 La guerre psychologique des  Anglais et la division des Chinois.

 Dès 1828, les Chinois perçoivent le danger lié à l’efficacité du Renseignement anglais. Singapour, sous leur contrôle, peut servir de base pour recruter des espions d’origine chinoise et Lin doit déjouer toutes les manœuvres anglaises visant à poursuivre cette activité jugée illicite par l’Empereur chinois. Dans Opening China, Lutz rappelle le rôle de premier plan tenu par le missionnaire protestant Gützlaff, avec ses réseaux d’espions à la solde des intérêts anglais. Le service anticontrebande chinois est infiltré. La Chine ne dispose pas d’une véritable police maritime, à la différence de l’Angleterre.   

 Les Anglais bénéficient de deux avantages sur lesquels repose leur victoire : une analyse du commandement militaire chinois éclaté traversé de nombreuses faiblesses, et leur grande efficacité opérationnelle, tant en matière militaire et que psychologique.

Ils déroulent une véritable guerre psychologique à laquelle les Chinois ont quelque mal à s’adapter! Les Anglais, Elliot en tête, s’attachent d’abord à faire éclater le camp chinois en construisant le discrédit de Lin aux yeux de l’Empereur et obtenir sa complète disgrâce à Pékin, puis sa disparition ; c’est leur classique ‘diviser pour régner’. L’Empereur est même rendu méfiant aux siens suite à un rapport anglais sur les perturbations du  commerce mettant en cause la véracité des rapports de Lin et le niveau des pertes de part et d’autre, avant de retirer Lin de cette guerre.

Tout d’abord, Lin commence à être victime de rumeurs hostiles mettant en doute la réalité des destructions d’opium. De plus, Elliot émet des plaintes abusives sur ses difficultés pour s’approvisionner en denrées alimentaires en raison de navires de guerre chinois. Il évoque le risque de famine pour ses équipages! À cette occasion, Lin fait preuve d’une certaine faiblesse en n’appliquant pas fermement ses décisions, telle l’autorisation de stationnement temporaire à Kowloon donnée aux Anglais. Il se préoccupe plus dela Fêtedu Dieu chinois dela Guerre.

Peu à peu, l’Empereur perd confiance en Lin ;  il estime que celui-ci cherche à dramatiser la situation pour l’effrayer, tactique privilégiée des Anglais. Ainsi, Lin veut renforcer la défense chinoise, mais sa demande du soutien des Douanes chinoises est perçue comme une critique indirecte de l’Empereur lui-même. Ensuite, Lin se heurte à une nouvelle difficulté, telle l’opposition de Ch’i-shan sur l’opportunité de la peine de mort pour les opiomanes chinois. De même, une dépêche donne l’ordre de ne pas attaquer les navires anglais ancrés hors des ports chinois. Pour l’Empereur, Lin effrayé par l’arrivée de la flotte anglaise, est victime de sa mauvaise gestion de l’affaire et l’Amiral Ch’i-shan le dissuade de lancer une grande bataille navale.

De retour à Macao, Lin est persuadé qu’Elliot reste toujours à l’affut de nouvelles manœuvres visant à le déstabiliser. Ainsi, Elliot manifeste son désir de paix et de discussion avec les autorités chinoises, auprès du Préfet de Macao.

 Une victoire militaire anglaise en toute logique.

 Sur le plan militaire, les défaites chinoises s’enchaînent malgré quelques succès très relatifs et vantés par Lin, qui ne veut perdre la face. Elles s’expliquent par les carences en organisation et par la différence d’équipement naval. Lin n’est pas un stratège militaire mais fondamentalement un Lettré ! Face aux Anglais rompus aux guerres coloniales, le pouvoir de décision chinois reste trop éloigné du champ des hostilités. De plus, les Chinois ont des problèmes de coordination militaire ; ils ont du mal à transmettre aux instances dirigeantes de Pékin une information fiable et objective de la situation. En conséquence, l’Empereur perd confiance en ses officiers supérieurs provinciaux ; il est même convaincu que les autorités de Canton le trompent, ce qui l’amène à demander un rapport à Liang Chang-chii. Il est complètement trompé par des dépêches qui ne traduisent plus vraiment la réalité sur le terrain. Dans une dépêche à Pékin,  Yang Fang entretient la fiction de la non-réouverture du marché aux Anglais.

Des situations incohérentes apparaissent : les marchands dits « Indiens », tel Dent, sont autorisés au commerce, n’étant pas considérés comme Anglais, mais leur identité réelle est trompeuse, car ils sont en fait de véritables Anglais! Toujours critique, l’Empereur s’interroge sur la logique de mobiliser des troupes chinoises alors que le commerce reprend sous une nouvelle enseigne indienne et il  souligne ce paradoxe avec d’autant plus de pertinence que l’opium vient de l’Inde. Il ne conçoit donc que l’anéantissement final des Anglais.

Une grande victoire chinoise sur Canton est revendiquée, mais elle est suivie par une destruction de ses défenses par les Anglais. En 1842, le puissant corps expéditionnaire anglais s’impose sur l’ensemble de la côte chinoise. Le 19 juin 1842, c’est la chute de Shanghai, suivie par celle de Chinkiang, le 21 juillet. Le Traité de Nankin est signé le 29 août 1842. La première guerre de l’opium est remportée par les Anglais.

 Lin est condamné à l’exil pour son échec ; s’il mérite une sévère punition, il est toutefois rappelé à d’autres fonctions, en 1845. À noter les destins communs de Lin et d’Elliot, serviteurs civils et non-stratège militaires, commettant l'un et l’autre des erreurs de jugement sur la stratégie et bénéficiant d’un degré de confiance incertain dans les phases finales de la lutte. La voie est ouverte pour l’entrée de la Chine dans l’univers commercial occidental, comme le démontreront les historiens anglo-saxons au XXe siècle.

 Conclusion

 Lin Zexu et Gützlaff sont deux personnalités exceptionnelles qui marquent les difficiles relations sino-occidentales pendant le deuxième quart du XIXe siècle.  Tous deux sont convaincus que la compréhension des forces et des faiblesses de chaque pays exige une fine analyse des caractéristiques culturelles et économiques. Güztlaff est à l’avant poste d’une stratégie européenne offensive globale dans laquelle le prosélytisme protestant est puissant. Par contre, toujours respectueux des Rites et d’une structure sociale très hiérarchisée et rigide, Lin Zexu est conscient de mener un combat inégal, inadapté sur le plan diplomatique et militaire dans lequel la dynastie mandchoue finit par succomber. La Chine, leader d’une première mondialisation asiatique, perd alors la main, si ce n’est la face, face à l’Occident, et les conséquences de cette rupture méritent probablement d’être prises en compte dans nos jugements contemporains.

 Références bibliographiques

 

Gunn Geoffrey C. (2003). First globalization : The Eurasian Exchanges – 1500-1800. Rowman and Littlefield Publishers, Inc.Lanham,Maryland,USA.

Gützlaff Charles (1838), China Opened.London, Smith, Elder and Co.65 Cornhill.

(1834) Journal of three voyages along the coast of China, 1831, 1832, 1833.London, Frederick Westley and A. Davis.

Lutz Jessie Gregory (2008). Opening China- Karl F. A. Gützlaff and Sino-Western Relations, 1827-1852. Eerdmans Publishing Company,Cambridge,UK.

Waley Arthur (1958). Opium War through Chinese Eyes. StanfordUniversity Press.USA.

Yao Dadui (2012) : Karl Gützlaff and Opening China – publié dans la revue Institut Ricci, de Macao - China Cross Currents,  2012 – 2,  pp.68-80.

 



[1] Voir : Huc ML’Empire chinois – Souvenirs d’un voyage dans la Tartarie et le Thibet. 1854, Paris.

[3] Lutz Jessie G., Opening China, p.202.

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