L’ANGLETERRE : COMMERCE ET GUERRE DE L’OPIUM EN CHINE – 1830–1842 (1/2) Par JC Martin

portraits d européens chine  Au début du XIXe siècle, l’Angleterre est au premier rang européen quant aux relations avec la Chine. La Compagnie anglaise des Indes orientales en est l’intermédiaire privilégié et reste en situation de monopole commercial jusqu’en 1833 ; elle joue donc un rôle clé pour tous les protagonistes européens. Les pages suivantes illustrent les rapports tendus avec la Chine, la genèse de la première guerre de l’opium conduite exclusivement par les Anglais. Ce regard se concentre sur les actions de deux personnages très actifs à cette période : le missionnaire protestant, prussien d’origine,  au service des Anglais, Karl Gützlaff, et le lettré mandarin chinois Lin Zexu, haut commissaire chargé de la lutte contre le commerce de l’opium par l’Empereur chinois.

 I -  LE MISSIONNAIRE PROTESTANT GÜTZLAFF.

 L’étude, non traduite en français, de Jessie G. Lutz, ‘Opening China- Karl F.-A. Gützlaff and Sino-Western Relations, 1827-1852’ apporte un éclairage indispensable pour aborder ces années de conquêtes, dont le déroulement est ici rapporté.

 Gützlaff, une vision cohérente des relations sino-occidentales.

 Gützlaff, missionnaire protestant né en Prusse, est un personnage d’une très grande complexité. Il est intellectuellement très doué pour apprendre un nombre considérable de langues et décrypter la société chinoise ; ses publications sont nombreuses et de grande valeur pour comprendre l’intérêt de la Chine pour l’Occident. Ses convictions religieuses le conduisent à un individualisme vis-à-vis des structures officielles missionnaires, se jugeant comme un Croisé d’une époque révolue. Il est perçu comme une « personne qui d’une main tient la Bible sur les bateaux naviguant le long des côtes chinoises et d’une autre l’opium ». Ce mélange de fin et de moyen est alors regretté par certains défenseurs de la cause missionnaire qui s’en émeuvent, car cette union de l’Église et de l’État contribue à lier dangereusement impérialisme et évangélisme dans la mémoire des Chinois ; l’avenir leur donnera raison. Ainsi, ces étroites relations entre d’une part les revendications commerciales, la diplomatie internationale et l’évangélisation, et, d’autre part, les importations d’opium et l’humiliation de la Chine vont laisser des traces indélébiles et négatives, y compris dans notre période actuelle.

Face à cette analyse critique, Gützlaff se drape dans ses certitudes exaltées ; sa vision des relations sino-occidentales repose sur des sentiments messianiques et sur une justification à priori généreuse, l’extension hors de l’Europe des Droits Naturels du genre humain. Il est un pur produit de l’Europe des Lumières. Fin connaisseur des grands lettrés chinois sur lesquels repose la société, il est convaincu de partager l’universalité de la philosophie de Confucius auquel il sait habilement emprunter de nombreuses références.

Dès lors, religion et économie ont des intérêts convergents, et, comme en Chine depuis des millénaires, il n’y a pas lieu d’y voir une contradiction majeure, ce que Gützlaff a bien compris. Sans la moindre ambiguïté, Liberté de commerce et Prosélytisme religieux sont sur la même voie.

 Gützlaff, au service de la Compagnie anglaise des Indes orientales.

 La Compagnie anglaise des Indes orientales est reconnue par le Parlement britannique comme l’acteur majeur de sa politique en Extrême-Orient. Gützlaff  y trouve une grande sécurité pour sa logistique missionnaire et une reconnaissance officielle. Il devient alors un précieux atout pour elle grâce à ses multiples compétences. Il est l’un des rares Occidentaux capables de maîtriser tant la langue chinoise que des dialectes locaux, disposant d’une exceptionnelle culture des classiques chinois, ses aphorismes de Confucius impressionnant toujours les Chinois. Ses atouts d’interprète sont recherchés pour la traduction des édits impériaux et lors de situations difficiles ou conflictuelles. Durand tout son séjour en Chine, il ne cesse d’apporter son savoir pour le règlement de tous les conflits (attaques de pirates, rançons, libération de marins anglais ou chinois) particulièrement ceux liés à l’opium.

Lors de ses voyages, notamment sur le Lord Amherst, vers Shanghai, la Corée, il améliore les connaissances géographiques de la côte est, les cartes disponibles se révélant trop imprécises. Les observations sur l’état des ports, leur accès, leur système de défense militaire, la flotte chinoise, ainsi que des contacts directs servent à repérer les ports chinois susceptibles d’accueillir le commerce occidental. Car, si Canton est ouvert, son éloignement des grands marchés du nord, dont Pékin, nécessite un réseau plus dense à partir duquel les Occidentaux pourront stimuler la demande de produits manufacturés.

 Ainsi, l’Angleterre définit une véritable stratégie, et dispose des outils conceptuels et culturels, un savoir de premier plan pour mieux s’imposer en Chine. Gützlaff devient alors, en décembre 1834, le second interprète du superintendant anglais Elliot, en appui à Morrison fils. Il s’éloigne de Jardine, opérateur commercial autonome passé par la Compagnie des Indes orientales, mais il lui assure son soutien en cas de besoin, tel la traduction de documents particuliers ou l’interprétariat.

 Gützlaff participe au trafic illicite de l’opium.

 L’opium est une drogue connue et utilisée en Chine à des fins thérapeutiques essentiellement. Sa consommation comme produit altérant les capacités mentales du fumeur est condamnée par certains Occidentaux, par des missionnaires américains, tel E. Bridgman, et même par des Parlementaires britanniques. À la Chambre des Lords, cette méfiance est cependant contrebalancée par un vigoureux pragmatisme financier : les achats anglais de thé, de soie, de porcelaines, de rhubarbe aussi, engendrent un déficit à terme insoutenable, pour les Anglais qui se sentent obligés de le combler d’une manière ou d’une autre. De plus, les Occidentaux installés localement doivent être économiquement soutenus.

Du côté des missionnaires, blâmer ce trafic est compréhensible, mais avec mollesse, d’autant plus qu’il leur est plus opportun de dénoncer les responsabilités du gouvernement chinois, dont les efforts pour lutter contre sont jugés insuffisants. L’évangélisation devient le moyen indispensable pour délivrer les Chinois de cette dépravation ! De plus, le commerce de l’opium assure une continuité dans le financement des missions, même si celles-ci en obtiennent par leurs réseaux de soutien en Europe et en Amérique. Le principal armateur, leader de la contrebande de l’opium, Jardine, soutient largement et directement les œuvres caritatives, les salaires des employés, les traductions et les activités médicales.

En retour, la collaboration de Gûtzlaff est constante. Au cours de ses multiples voyages maritimes sur les bateaux chargés d’opium, il est intermédiaire et interprète. Car, après la suppression du monopole commercial de la Compagnie anglaise des Indes orientales, en 1833, de nombreuses compagnies maritimes particulières sont créées, et Gützlaff s’engage auprès de la plus puissante, Jardine et Matheson Cie. Toutefois, le monopole de la production de la meilleure qualité de l’opium reste aux mains de la Compagnie des Indes orientales. Dans ses écrits, Gützlaff évite de signaler la présence de l’opium sur les navires qui le font voyager. En conséquence, W. Jardine lui voue une grande estime car il est un intermédiaire efficace dans les transactions avec les convoyeurs chinois et sa grande habileté psychologique engendre un grande bienveillance chez les Chinois, sensibles ou non à son message religieux. Gützlaff aussi s’émeut du caractère néfaste de l’opium, mais il se dédouane aisément en affirmant que les consommateurs doivent se prendre en charge pour perdre cette regrettable habitude.

Pendant les années 1830, Gützlaff facilite donc l’expansion de l’opium au-delà de Canton, ce qui entraîne la déstabilisation du commerce maritime traditionnel tel que le décrit Gunn dans l’ouvrage précité. Il a l’habileté d’y inclure des Chinois nouvellement convertis, tel Liang-Fa, illustrant la compromission d’œuvres humanitaires et religieuses avec un trafic illicite de drogue.

Toutefois, l’Empereur de Chine réagit à cette offensive déloyale, qui sape son autorité mais qui, surtout, affaiblit la dynastie mandchoue. Il signe des édits impériaux pour  s’opposer aux voyages occidentaux le long des côtes et contre la distribution des tracts religieux. L’accès à l’intérieur des terres est en principe interdit aux Occidentaux, sauf exceptionnellement accompagnés par des escortes militaires ; mais des subterfuges permettent de transgresser ce règlement[1]. Suite aux plaintes de Lindsay, de la Compagnie anglaise des Indes orientales,  et de Gützlaff, relatives aux entraves sur le commerce à Canton, l’Empereur amorce une stratégie de défense en créant une zone maritime sous contrôle : un édit interdit le mouillage des bateaux et la vente de produits étrangers en dehors de Canton. D’autres édits sont pris à l’encontre de la diffusion des doctrines étrangères qui altèrent l’ordre et la moralité des Chinois. Il pense même que, sous la personne de Gützlaff, se cache un Chinois, un traitre, tant il juge remarquable son habileté dans ses relations et ses compétences surprenantes en langue chinoise et en dialectes chinois. Il faut signaler que Gützlaff s’habille à la chinoise et prend un nom local. En octobre 1834, un nouvel édit parait pour dénoncer la dépravation des ‘Barbares’ occidentaux et pour préconiser des mesures coercitives contre le commerce illégal de l’opium. Pour appliquer ces mesures, les Chinois se décident à concevoir un plan militaire pour renforcer leurs systèmes de défense maritime ; ils s’inspirent alors du modèle occidental.

 La phase militaire se met en place.

 Les soutiens en Angleterre à la guerre de l’opium - 1840-1842.

 En Angleterre, la perspective de la guerre avec la Chine déclenche un ensemble de réactions, au niveau politique et dans les institutions économiques. Quelques voix s’inquiètent de cette option agressive, en particulier E. Bridgman, en septembre 1840. La dénomination occidentale ‘guerre de l’opium’ est équivoque dans la mesure où, pour les Chinois évidemment, il s’agit d’une guerre anglo-chinoise.

Le Parlement anglais débat de la question. Une motion de censure dénonce le manque de vision du gouvernement sur l’impact et les conséquences à terme du commerce de l’opium ; elle relève l’échec des instructions et des pouvoirs donnés au super-intendant anglais de Canton, Elliot. Toutefois, elle ne condamne pas vraiment la guerre.

La réaction de Lord Palmerston, Secrétaire du Foreign Office, est vive et révèle clairement les choix politiques de la Couronne. Selon lui, cette censure est une simple manœuvre pour renverser le Cabinet et non pour s’opposer à la guerre. Habilement, il déplace sa critique sur le gouvernement chinois, accusé de laxisme dans sa lutte contre la consommation d’opium, telle sa tolérance de la culture du pavot. Soucieux des intérêts anglais, il rappelle les situations économiques compromises des résidents anglais et la nécessité de protéger Elliot des attaques chinoises. En plaçant la question au niveau de l’honneur, de la dignité, de la réputation internationale de l’Angleterre, d’une part, et des profits économiques d’autre part, Palmerston déploie une défense imparable.

Le lobbying des commerçants et des chambres consulaires des grandes villes industrielles anglaises est conforté par toutes les assertions de Jardine, lors de son séjour à Londres.

En conséquence, il est temps que les Chinois respectent la force. Lord Palmerston envoie une flotte et des troupes depuis l’Inde pour soutenir les actions d’Elliot. Cet acte est présenté comme une action de représailles contre le commissaire chinois à Canton, Lin Zexu, pour insultes et prise en otage de citoyens britannique. (voir la perception de Lin Zexu, dans l’ouvrage de C. Walley).

A la mi 1841, Sir H. Pottinger remplace Elliot. Une expédition navale est lancée par les Anglais pour reprendre Zhoustan. Le déroulement de cette guerre, dont les premiers coups de feu sont tirés le 5 septembre 1839 sont largement décrits dans les ouvrages sur l’histoire de la Chine.

Lutz met en exergue le rôle de Gützlaff. Celui-ci est actif avec la structuration d’un réseau d’espionnage. Gützlaff influence probablement la stratégie anglaise (Gough) en conseillant de couper la Chine en deux, bloquant l’approvisionnement de Pékin par le Grand Canal, en particulier pour le sel et le riz. Sa connaissance des langues et de la culture chinoise lui permet  de prendre part aux négociations tout au long de la guerre, jusqu’à la signature du Traité de Nankin.  

 II -  LE HAUT COMMISSAIRE CHINOIS LIN ZEXU.

 Dans son ouvrage ‘The Opium War through Chinese Eyes’ (1958), l’historien américain Arthur Waley nous livre un document peu connu, le Journal personnel de Lin Zexu (1785-1850), grand Lettré chargé par l’Empereur chinois pour lutter contre le trafic de l’opium et la contrebande organisés par les Anglais[2].  D’abord Gouverneur-général de Kiangnan et de Kiangsi, en 1838, il est nommé Haut Commissaire avec les pleins pouvoirs, mais il reste en poste pour poursuivre sa lutte contre le commerce de l’opium. Sa compétence est acquise dans sa croisade contre les opiomanes à l’intérieur dela Chine. Ce Journal nous éclaire sur les différentes phases de cette guerre, mais surtout, il révèle une grande rupture opérée tant dans le monde chinois lui-même que dans les relations pacifiques sino-occidentales.

L’approche ci-jointe repose sur la perception de Lin Zexu quant à la suprématie anglaise, construite essentiellement sur des rapports de domination culturelle, juridique, diplomatique et psychologique avant la phase finale militaire relativement brève.

 La difficile lutte contre le trafic et la consommation d’opium.

 Lin Zexu décrit la complexité du commerce de l’opium et la structure de sa filière favorable à l’artisanat chinois pour la fabrication de pipe, de bols, etc. Traditionnellement, de nombreuses drogues sont élaborées pour soigner cette addiction. Pendant son voyage jusqu’à Canton, Lin prend ses précautions pour éviter les tentations de corruption affectant son équipage ; il rejoint son poste dans une discrétion protocolaire ne correspondant pas vraiment à son rang.

La répression classique contre les opiomanes est son objectif principal mais il fait preuve d’un certain sens pratique  en augmentant fortement le prix des produits chinois vendus aux Anglais pour les affaiblir financièrement. Cependant, la contrebande de l’opium a des effets pervers sur les finances publiques chinoises. En effet, toutes les transactions se réalisent en lingots d’argent : les Anglais pour acheter le thé, les Chinois pour l’opium. Dès lors, l’impact sur la valeur de la monnaie-cuivre courante chinoise devient insoutenable car il aboutit à un affaiblissement de cette monnaie populaire, dépréciée face à l’argent qui devient le métal de plus en plus recherché pour les achats d’opium aux Anglais. Le système financier traditionnel chinois est donc complètement déstabilisé, les Chinois perdant la maîtrise de leur monnaie!

Les opérations pour arrêter les trafiquants et s’attaquer également au réseau local chinois, qui en profite en spéculant sur les stocks, s’organisent. Lin commence ses visites chez des propriétaires étrangers de stocks d’opium. À son arrivée à Canton, en mars 1838, il se heurte à la réaction de Jardine, notoire trafiquant anglais leader du commerce de l’opium. Aussi Lin privilégie une stratégie d’éradication de la consommation locale d’opium ; mais la dureté de sa répression interne conduit à un échec à Canton. De plus, officiellement, son mandat ne concerne que la lutte contre les importations d’opium par les étrangers.

Lin menace les étrangers : soit ils lui livrent leur opium, soit ils encourent des sanctions chinoises, dont la peine de mort pour les trafiquants. Il entend s’appuyer surla Guildechinoise des marchands pour appliquer cette décision. Mais il commet alors l’erreur de penser que le  thé, la soie et la rhubarbe sont absolument nécessaires aux Européens, et que la menace d’arrêter leur commerce constitue une carte favorable pour les Chinois.

Face à lui, Lin affronte l’Anglais Elliot, son adversaire et représentant officiel de la royauté anglaise, qui lui apparait comme le principal protecteur des contrebandiers. Commence alors une lutte frontale entre Lin et Elliot semée de reculs et d’avancées illusoires de part et d’autre, Elliot ne souhaitant pas un conflit direct militaire.

 En Chine même, l’organisation de la répression est lourde, hiérarchisée autour de relais locaux présents dans des institutions chinoises. Toutefois, les  quantités d’opium récupérées par Lin restent faibles. L’amiral Kuan est également mobilisé dans cette lutte. Une opération bloque une quinzaine de trafiquants anglais dans les factoreries. Lin applique une réglementation dont la complexité nuit à son efficacité. La multiplication des niveaux de responsabilité affaiblit son application et la peine de mort est jugée trop systématique ;  les juridictions compétentes sont éclatées et disséminées dans l’espace. De plus, les révisions des textes aboutissent à des versions provisoires en permanence. La compréhension de cette lutte est difficile pour la plupart des Chinois.  En contrepartie, des passages illégaux sont même installés pour désenclaver les factoreries et échapper à la répression, passages que Lin fait détruire.

Cette lutte rencontre de sérieuses difficultés dans les contrées éloignées, les bons résultats concernent surtout les districts urbains car l’ingéniosité pour le trafic est remarquable. Le système occidental de recrutement d’espions n’est pas mentionné par Lin. De plus, Lin prend conscience que ce trafic fait vivre tout un menu peuple de Canton.

 Pour lutter contre la contrebande elle-même, Lin fait signer aux capitaines de navires étrangers un engagement de se consacrer au seul commerce légal. Il tente de persuader les étrangers de la ferme volonté chinoise d’établir un trafic commercial normal, en contrepartie du respect de l’interdiction de l’opium. L’accueil de cette formalité est assez positif. Parmi les Américains, King est un partenaire qui évite de se mêler à l’opium. L’arrivée à Canton d’un bateau américain chargé de coton, ayant signé la garantie, est un succès pour Lin. À l’opposé, les Anglais s’y opposent et engagent même leur marine militaire à  repousser leurs compatriotes trop conciliants. Les Chinois sont donc au pied du mur.

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