L’actualité, l’actualité, l’actualité, et le reste

ChinoisDeux défauts majeurs de l’actualité sont premiè­re­ment d’être par essence éphé­mère, ce qui a pour effet de rela­ti­vi­ser son impact sur les esprits, et ensuite de lais­ser croire aux lecteurs que l’information diffu­sée est réelle et excep­tion­nelle. C’est d’ailleurs sans doute pour cela que les articles à charge sur la Chine sont si fréquents, histoire de marquer les esprits de manière durable. En ce qui concerne ce pays les exemples sont nombreux avec par exemple les problèmes liés au Tibet, même si dans ce cas les infor­ma­tions se limitent à quelques moines pris d’une brulante et soudaine fièvre de démo­cra­tie. C’est ainsi qu’en 2008 quelques évapo­rés du cerveau ont mis la pagaille lors du passage de la flamme olym­pique pour retom­ber ensuite dans un anony­mat qu’ils n’auraient jamais dû quit­ter. Un seul des véri­tables problèmes a-t-il été réso­lu ? Stric­te­ment aucun, mais a permis à ces bobos d’exister durant quelques minutes.

Plus récem­ment, c’est Apple qui a pris le relais au travers de son sous-traitant Foxconn pour des problèmes de condi­tions de travail. Du coup les 300 ou 400 Fran­çais qui se suicident par an pour les mêmes raisons sont relé­gués au rang de malades mentaux. Ces chiffres étant constants, ils ne consti­tuent pas une actua­li­té et ne sont donc pas inté­res­sants pour les médias. Si les problèmes chez Foxconn demandent un article quoti­dien durant une semaine, ceux concer­nant les employés de La Poste passent à la trappe, sans doute en raison d’une proxi­mi­té gênante.

Quelques mois aupa­ra­vant, la Chine avait été ouver­te­ment accu­sée d’être à l’origine d’une vaste affaire d’espionnage chez Renault. Cette histoire est égale­ment retom­bée dans l’oubli après qu’il ait été prou­vé qu’il s’agissait en fait d’un problème des plus internes. Où sont les articles rela­tant la suite de cette plai­san­te­rie de mauvais goût ? Pas inté­res­sant, car plus d’actualité.

En ce moment c’est l’éviction de Bo Xilai qui fait l’actualité, ce qui doit inté­res­ser à peu près autant de Fran­çais que de Chinois, soit très peu. Depuis deux jours, il est aisé de consta­ter que certains jour­na­listes ne rédigent leurs articles sur ce sujet que de la seule main gauche, la droite étant occu­pée à physi­que­ment jouir de ce spec­tacle dont ils ne voient pas grand-chose et doivent une fois de plus imagi­ner le reste pour tenir « leurs moutons dans la laine » à l’insu de leur plein gré. Dans moins d’une semaine, plus personne n’en parle­ra, ce qui ne signi­fie nulle­ment que le problème est réglé, mais qu’il n’est plus d’actualité.

L’actualité en fait c’est quoi ? Une même dépêche de l’AFP collée à la va-vite sur l’ensemble des médias, ce qui vaut lors d’une recherche sur Google ou autres d’avoir l’impression d’un conte­nu dupli­qué à l’infini. En ce qui concerne la Chine cette même actua­li­té n’en est souvent pas une puisque ce sont toujours les mêmes thèmes qui reviennent. La fina­li­té de ce déter­rage chro­nique est de lais­ser croire à une suppo­sée actua­li­té, la répé­ti­tion d’une même infor­ma­tion légè­re­ment modi­fiée lais­sant penser à un fait nouveau. Cette tech­nique est large­ment utili­sée par les pigistes en diffi­cul­té finan­cière et quelques corres­pon­dants perma­nents endor­mis sur leurs lauriers, qui en redon­nant un coup de pein­ture à une vieille façade font croire à un immeuble neuf.

Pour tout lecteur n’étant pas encore englué dans ce mono­pole de la pensée unique jour­na­lis­tique, il est donc primor­dial de fuir l’actualité comme la peste afin de prendre le recul indis­pen­sable pour juger d’une situa­tion en supplé­ment d’une multi­pli­ca­tion des sources, sauf bien enten­du si vous ne dési­rez lire que ce que vous impose un certain forma­tage d’esprits forgé en ne lisant que l’actualité.

« Etre possé­dé par l’actua­li­té, c’est être possé­dé par l’oubli. »

Milan Kunde­ra