La victoire commu­niste en Chine par Raymond ARON (1950)

ExtrêMe OrientRaymond ARON, philo­sophe et jour­na­liste, s’est souvent oppo­sé aux visions idyl­liques pro-marxistes déve­lop­pées par l’intelligentsia fran­çaise. Je vous propose ici l’analyse que Raymond ARON avait faite sur la victoire des commu­nistes en 1950. 

Il semblait jusqu’à présent, que la guerre de Chine inté­res­sât peu le public fran­çais. Il a fallu l’arrivée des troupes de Mao Tse Tung à la fron­tière de l’Indochine pour secouer cette indif­fé­rence. Et pour­tant, la conquête de l’ex-Empire du Milieu par un parti révo­lu­tion­naire, se récla­mant d’une idéo­lo­gie d’origine occi­den­tale, deve­nue la reli­gion offi­cielle d’un empire eurasia­tique, consti­tue un événe­ment histo­rique, para­doxal en appa­rence, aux consé­quences encore imprévisibles.

A l’égard de ce qui se passe en Extrême-Orient, deux atti­tudes extrêmes me paraissent égale­ment fâcheuses. Certains commen­ta­teurs ont tendance à croire que les problèmes d’Asie sont analogues aux problèmes d’Europe, sous prétexte qu’ici et là on retrouve les mêmes anta­go­nistes. D’autres commen­ta­teurs, au contraire, se refusent à lier les péri­pé­ties de la poli­tique en Extrême-Orient à la conjonc­ture inter­na­tio­nale, sous prétexte que la réus­site de Mao Tse Tung s’explique, avant tout, non par la séduc­tion de Moscou, mais par les condi­tions propres à la Chine elle-même. Toute la diffi­cul­té tient à la rencontre entre une révo­lu­tion chinoise et la situa­tion mondiale.

COMMUNISME CHINOIS

Les obser­va­teurs compé­tents s’accordent sur un certain nombre de points que l’on peut tenir pour acquis.

1.) Le triomphe des commu­nistes chinois ressemble plutôt à celui du parti bolche­vik en Russie, de 1917 à 1921, qu’à la sovié­ti­sa­tion du glacis euro­péen grâce à la présence de l’armée sovié­tique, Tchang Kaï Chek a reçu davan­tage d’aide des États-Unis que Mao Tse Tung de la Russie. Celle-ci a contri­bué à l’armement des troupes commu­nistes en leur cédant les équi­pe­ments des armées japo­naises, elle a retar­dé de diverses manières l’arrivée en Mand­chou­rie des divi­sions natio­na­listes. Mais la quasi-totalité des témoins, même de sympa­thies occi­den­tales, affirment qu’au lende­main de la tenta­tive avor­tée de média­tion du géné­ral Marshall, les natio­na­listes dispo­saient encore d’une supé­rio­ri­té maté­rielle, en parti­cu­lier en fait d’armements lourds. C’est à leurs adver­saires que les commu­nistes ont pris la plus grande part de leurs chars d’assaut.

2.) On retrouve en Chine toutes les circons­tances qui frayent aux partis révo­lu­tion­naires et, en parti­cu­lier au parti commu­niste, la voie du pouvoir : pauvre­té des masses, trop nombreuses sur un sol trop étroit, révolte des paysans contre les grands proprié­taires, l’usure, les impôts préle­vés par un Etat détes­té, désin­té­gra­tion de la hiérar­chie tradi­tion­nelle par suite de plusieurs décades de troubles et aussi de la guérilla menée contre les Japo­nais, faiblesse et corrup­tion de l’ancienne admi­nis­tra­tion, décom­po­si­tion orale et poli­tique, de l’équipe gouver­nante. L’exemple de la Chine, après celui de la Russie, montre que le marxisme, conçu par Marx pour les socié­tés post­ca­pi­ta­listes, a les meilleures chances de l’emporter dans les socié­tés précapitalistes.

3.) Les diri­geants du commu­nisme chinois ne sont pas des réfor­ma­teurs agraires, comme, il y a quelques années, ceux qui étaient inté­res­sés à l’équivoque le suggé­raient à l’Occident. Ce sont de bons stali­niens ; leur passé est sans tâche. Depuis la rupture avec le Kuomin­tang, en 1927, ils n’ont cessé, dans leurs discours et, semble-t-il dans leurs actes, de suivre fidè­le­ment les consignes du Komin­tern, puis du Komin­form (ils vitu­pèrent conscien­cieu­se­ment Tito). Après l’échec dans les villes du Sud et la grande marche, ils se sont instal­lés dans une province primi­tive du Nord-Ouest (Yennan) et ils ont misé sur la révo­lu­tion agraire. Mais rien ne permet de penser que celle-ci consti­tue, à leurs yeux, autre chose qu’une étape. Une socié­té de type sovié­tique demeure leur objec­tif. Reste à savoir s’ils auront les moyens de l’édifier.

4.) L’éventualité d’un « Titisme » chinois, déjà tant de fois évoquée, paraît pour l’instant très impro­bable. La dépen­dance du gouver­ne­ment chinois par rapport au bureau poli­tique de Moscou n’est pas aussi étroite que celle des gouver­ne­ments satel­lites en Europe. La révolte de Tito est impu­table à l’exploitation écono­mique qu’entraînait la soumis­sion à Moscou, en même temps qu’à la préten­tion des auto­ri­tés sovié­tiques de garder un contrôle étroit de l’appareil mili­taire et poli­cier des démo­cra­ties popu­laires. Il semble que ces fautes ne seront pas répé­tées à l’égard d’un gouver­ne­ment qui commande à 400 millions d’hommes, plus natio­na­listes que commu­nistes et volon­tiers xénophobes.

D’un autre coté, nul ne saurait prévoir quelle forme pren­dra en Chine le régime commu­niste. A la longue, celui-ci dépen­dra proba­ble­ment moins de quelques milliers de mili­tants formés à Moscou que du peuple chinois lui-même. Mais l’homme d’Etat ne saurait regar­der aussi loin en avant.

L’opinion améri­caine consi­dère à juste titre l’avènement du commu­nisme comme un désastre. La diplo­ma­tie de Washing­ton a tradi­tion­nel­le­ment proté­gé la Chine contre les empié­te­ments des impé­ria­lismes euro­péens. Durant la guerre, elle la consi­dé­rait comme une grande puis­sance de l’avenir, elle a impo­sé cette concep­tion à ses alliés. Le résul­tat est que demain la zone sovié­tique risque de comp­ter un deuxième membre perma­nent au Conseil de Sécu­ri­té. Voici que la Chine, dont les Etats-Unis ont voulu, sincè­re­ment, défendre l’intégrité, la force, la pros­pé­ri­té, se dresse en enne­mie, répé­tant, avec l’ardeur des conver­tis, les vitu­pé­ra­tions et les ensei­gne­ments du maître.

Le désastre est plus poli­tique que mili­taire. La tâche à accom­plir pour trans­for­mer la Chine en Etat moderne dépasse large­ment en ampleur celle qu’accomplirent les bolche­viks. Mao Tse Tung part de beau­coup plus bas. Il ne suffit pas de parta­ger les terres pour nour­rir les millions de paysans misé­rables. L’équipement de la Russie avait été entre­pris par le régime impé­rial, il s’était déve­lop­pé à un rythme très rapide dans les vingt années qui précé­dèrent la révo­lu­tion de 1917. La Chine manque de tout : de cadres admi­nis­tra­tifs, d’ingénieurs, de capi­taux. Si elle ne reçoit pas d’aide exté­rieure, l’industrialisation, finan­cée par l’épargne inté­rieure, entraî­ne­ra des priva­tions pires encore que celles que connut l’Union Sovié­tique durant les premiers plans quinquennaux.

Sans doute, en cas d’une troi­sième guerre mondiale, une Chine commu­niste se range­rait, selon toute proba­bi­li­té, dans le camp sovié­tique et mena­ce­rait les terri­toires du Sud-Est asia­tique. Mais là n’est pas, provi­soi­re­ment, la consi­dé­ra­tion déci­sive. En dehors de tout calcul stra­té­gique, les Améri­cains ne peuvent pas ne pas tenir pour une catas­trophe l’élargissement de la zone où règne l’orthodoxie stali­nienne, le rétré­cis­se­ment de la zone à travers laquelle circulent libre­ment les marchan­dises, les hommes et les idées.

La critique de la poli­tique adop­tée par le State Depart­ment est facile. Les Etats-Unis ont soute­nu Tchang Kaï Chek, assez pour s’attirer l’inimitié des commu­nistes (et même de nombreux Chinois hostiles au Kuomin­tang) et pas assez pour assu­rer son succès. Mais la réponse du State Depart­ment, telle qu’elle s’est expri­mée dans le Livre blanc, n’a pas été réfu­tée. Des milliards de dollars supplé­men­taires n’auraient pas sauvé les natio­na­listes (à moins de réformes dont ceux-ci étaient inca­pables). Et l’opinion améri­caine n’aurait pas tolé­ré la non-intervention complète. Il n’en reste pas moins que la solu­tion adop­tée – soutien avec réti­cence – peut-être inévi­table, présen­tait à peu près tous les inconvénients.

Et l’on est toujours en quête d’une poli­tique de remplacement.

Raymond ARON