La terre est basse et le reste­ra.

heAucun homme poli­tique, même le plus menteur, n’a jamais promis de faire monter le niveau de la terre afin que les paysans n’aient plus à se bais­ser. Certes, la méca­ni­sa­tion des campagnes occi­den­tales a permis aux paysans de réduire les tâches les plus dures, mais en arra­chant de nombreuses haies qui proté­geaient les cultures de l’érosion natu­relle et au prix d’un suren­det­te­ment de la part de ces agri­cul­teurs.
Il est vrai qu’écouter de belles paroles huma­nistes quand on sait que l’on pour­ra manger à sa faim a la fâcheuse tendance à relé­guer au second plan ces acteurs de la socié­té sans qui aucune vie ne serait possible. On admire un pseudo-intellectuel pour ses doctrines parfois rele­vant du rêve éveillé, mais l’on ne fait que rare­ment l’apologie de la classe paysanne qui nous est pour­tant bien plus indis­pen­sable.

Dans ce coin de Chine, la méca­ni­sa­tion ne fait qu’une timide appa­ri­tion en lais­sant à l’être humain le soin de subve­nir aux besoins alimen­taires de la popu­la­tion et l’équivalent des subven­tions agri­coles gras­se­ment distri­buées par l’Europe pour des raisons élec­to­ra­listes est ici réduit à quelques centaines de yuan afin d’assurer le mini­mum vital à cette classe sociale.
Le peu de moyens finan­ciers liés à des parcelles trop petites empêche la plupart du temps cette moder­ni­sa­tion et le riz, alimen­ta­tion de base pour les Chinois, est produit comme il l’a toujours été depuis des siècles et les quelques chan­ge­ments dans la métho­do­lo­gie laissent à l’intervention humaine une place prépon­dé­rante.

C’est en ce moment la période du premier repi­quage et dès les premières heures du matin, ce sont des centaines de personnes qui arpentent les champs mis en eau quelques jours aupa­ra­vant. Les récentes pluies ont été un bonheur pour les paysans qui n’ont pas eu besoin d’utiliser les pompes pour alimen­ter les champs ; si cela repré­sente une écono­mie finan­cière substan­tielle, cela évite égale­ment un travail impor­tant dont le gain a été mis à profit pour tailler le jasmin et ainsi en avan­cer la florai­son. Les paysans ici ne travaillent pas en poin­tillé comme chez nous et les tâches se suivent inlas­sa­ble­ment au fil des mois.
D’ici à trois semaines, le repi­quage du riz sera termi­né et c’est la cueillette du jasmin qui acca­pa­re­ra les agri­cul­teurs jusqu’en octobre ; il faudra entre­temps récol­ter cette première récolte de riz avant de prépa­rer la seconde qui inter­vient en juillet. Avec la fin du jasmin, le deuxième riz sera mûr et sera récol­té pour faire place aux cham­pi­gnon­nières dont il faudra s’occuper tout l’hiver en même temps que la coupe de la canne à sucre qui demande plusieurs mois.
Il faut ajou­ter à cette charge de travail les quelques cultures marai­chères et autres élevages de volailles, dont les produits vendus sur les marchés locaux permet­tront à la famille de subve­nir à ses besoins sans toucher aux précieuses écono­mies desti­nées à parer un coup dur ou payer la scola­ri­té de leur enfant.

heSi les paysans sont fiers de leur acti­vi­té, ils ne souhaitent majo­ri­tai­re­ment pas que leur enfant prenne leur succes­sion et font le maxi­mum pour que celui-ci effec­tue le plus d’études possible, gage d’une meilleure vie future.
La classe paysanne chinoise est une de celle qui est la plus redou­tée par les auto­ri­tés, car même si l’on est loin des débor­de­ments de nos paysans, privés occa­sion­nel­le­ment de sports d’hiver pour cause de baisse des subven­tions, les reven­di­ca­tions tournent parfois à l’affrontement. Ces reven­di­ca­tions sont souvent davan­tage d’ordre social que pure­ment finan­cier et s’adressent souvent à des fonc­tion­naires trop zélés voulant par exemple appli­quer une amende pour un enfant non décla­ré, mais égale­ment parfois à l’encontre de socié­tés privées ayant vendu des semences ou engrais de mauvaise quali­té ; dans ce cas, il ne reste souvent au vendeur des produits douteux que de quit­ter rapi­de­ment la région afin d’échapper à la vindicte paysanne qui peut parfois s’avérer très violente.
Les paysans chinois sont-ils malheu­reux ? Sans doute non tant la notion de bonheur tel que nous la connais­sons est absente de leur voca­bu­laire. Les anciennes géné­ra­tions ont connu l’époque où ils n’étaient que les serfs de quelques gros proprié­taires avant de connaître « la joie » d’être loca­taire de sa terre et, au fil du temps de tirer de meilleurs reve­nus de leur dur labeur.
Dans bien des cas, lorsque l’enfant aura une bonne situa­tion et sera marié, les parents quit­te­ront la terre pour rejoindre la ville où les deux géné­ra­tions coha­bi­te­ront. Ces départs volon­taires sont un des espoirs des diri­geants poli­tiques qui souhaitent ainsi que les terres ainsi libé­rées vien­dront en supplé­ment de celles déjà exploi­tées et pour­ront enfin deve­nir rentables.

Bien évidem­ment, cela va deman­der du temps et la récente crise écono­mique, qui a fait retour­ner à la terre un certain nombre de migrants, risque d’être un frein au but fixé qui était celui de réduire le nombre d’exploitations agri­coles.
Ce pays est confron­té à un certain nombre de défis majeurs tel que celui-ci et qu’aucune idéo­lo­gie poli­tique pas plus que les beaux discours occi­den­taux mora­li­sa­teurs ne peuvent résoudre, ces problèmes étant inti­me­ment liés à la spéci­fi­ci­té du pays et non à son régime poli­tique.

A trop vouloir intel­lec­tua­li­ser les problèmes, certains finissent par perdre de vue le fonde­ment premier de ceux-ci qui demeurent en tout premier lieu celui de l’évolution d’un peuple bien plus que celui de sa classe diri­geante.

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Vit non pas dans une mégapole pleine d'expatriés, mais dans un village plein de Chinois. Pour le reste faut-il être diplômé pour comprendre le monde, chacun sa réponse en fonction de ses propres diplômes. La reproduction totale ou partielle des articles de ce site n'est en aucun cas permise sans autorisation.