LA PERCEPTION DE L’HISTOIRE DE LA CHINE AU XVIIIe SIÈCLE par JC Martin

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020514_0354_LAPERCEPTIO2.pngAu cours de leurs longs séjours en Chine, les Euro­péens, en parti­cu­lier les Jésuites, entrent en contact direct avec les Lettrés pour étudier les carac­té­ris­tiques cultu­relles chinoises. Marqués par le Siècle des Lumières, ils observent et rapportent dans leurs écrits une infor­ma­tion inat­ten­due et déran­geante. Au XVIIIe siècle, leur percep­tion de l’histoire, fonde­ment de toute socié­té, se construit avec des maté­riaux écrits millé­naires et non sur des impres­sions de voyages. L’exemple ici rete­nu concerne l’appréciation de J.-B. Grosier (1743–1823) sur l’œuvre histo­rique chinoise majeure à sa dispo­si­tion le TONG-KIEN-KANG-MOU, ou Les Annales de l’empire chinois, écrite à la demande de l’empereur Khang-xi (1654–1722). Un deuxième inté­rêt est d’en révé­ler la violence des réac­tions de certains Euro­péens, dont celle du néer­lan­dais Paw, face à des regards jugés trop conci­liants vis-à-vis de la Chine.

TONG-KIEN-KANG-MOU – Les Annales de l’empire chinois.

Pour les anciennes dynas­ties chinoises depuis 2200 A.C envi­ron, la rédac­tion de leurs propres histoires est une acti­vi­té fonda­men­tale. Dans le TONG-KIEN-KANG-MOU, les compor­te­ments des empe­reurs et de leur entou­rage ainsi que les évène­ments majeurs sont soumis au regard des histo­riens chinois. Les longs et minu­tieux récits des conflits mili­taires oppo­sant empe­reurs et princes aux petits royaumes voisins, et surtout aux Tartares, consti­tuent la majeure partie de cette histoire chinoise. Il est toute­fois possible d’en extraire certains éléments utiles pour comprendre les dimen­sions cultu­relles et spiri­tuelles présentes au plus haut niveau de l’empire chinois. Ainsi, l’art de gouver­ner et d’être aimé par le peuple, sous le regard du Ciel, le Tien, est-il une préoc­cu­pa­tion poli­tique centrale. L’Empereur et son gouver­ne­ment sont appré­ciés et valo­ri­sés à travers leurs quali­tés morales, la raison et la sagesse au service de leur peuple, et non sur les compor­te­ments guer­riers, admis seule­ment pour renver­ser les traites, les débau­chés et les enva­his­seurs, en parti­cu­lier Tartares. La struc­ture du pouvoir repo­sant sur les manda­rins lettrés et les savants appa­raît alors clai­re­ment et illustre l’originalité de la civi­li­sa­tion chinoise.

La version fran­çaise de ces Annales provient de plus de quarante ans de compi­la­tion, de traduc­tion par le jésuite Moyriac de Mailla (1669–1748) débu­tée en 1703 sous le règne du grand empe­reur Kang-xi, contem­po­rain de Louis XIV. Elle est trans­mise en 1737 en France. Objet de curio­si­té et d’admiration dans le milieu des savants, elle ne parvient pas à être publiée par l’Imprimerie royale. Lors la suppres­sion de la Compa­gnie des Jésuites, ce docu­ment, dépo­sé dans la biblio­thèque du grand collège de Lyon, est sauvé in-extremis par les admi­nis­tra­teurs du Minis­tère public et par l’archevêque de Lyon : « jaloux d’étendre nos connais­sances histo­riques, ils auraient cru se rendre coupables envers la répu­blique des lettres, s’ils l’eussent privée plus long­temps de ces annales chinoises, les seules qui puissent fixer nos doutes & nous commu­ni­quer des lumières certaines sur cette monar­chie si inté­res­sante, la plus vaste & la plus ancienne de l’univers.» (pr.27)

A la mort de Nico­las Fréret (1688–1749) l’un des premiers érudits fran­çais à apprendre le chinois et corres­pon­dant de De Mailla, Grosier, proprié­taire du manus­crit, se charge de la publi­ca­tion très offi­cielle des onze tomes, étalée entre 1777 et 1784. Parmi les sous­crip­teurs, rele­vons le Prince de Condé, le duc de Parme, le duc de Bavière et le duc de Saxe !

Dans le premier tome, Grosier écrit une préface méri­tant une grande atten­tion eu égard aux desti­na­taires sous­crip­teurs. En effet, ce discours préli­mi­naire reflète un courant de pensée parti­cu­liè­re­ment atten­tif à la civi­li­sa­tion chinoise. Il valide métho­do­lo­gi­que­ment cette recherche intel­lec­tuelle pour appro­cher les traits origi­naux de cette civi­li­sa­tion, dont les procé­dures concrètes expriment cette ‘stra­té­gie d’accomodation’ des Jésuites en Chine. En Europe, de tels textes alimen­te­ront une violente oppo­si­tion à ces rencontres et ces regards amicaux et équi­li­brés, jugés signes d’une déviance reli­gieuse honteuse et d’une accul­tu­ra­tion inad­mis­sible pour des repré­sen­tants, qui plus est mission­naires, de peuples en pleine phase de conquêtes planétaires.

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