La pauvre­té en Chine : un peuple d’aveugles plus un état absent

La pauvreté en Chine: un peuple d'aveugles plus un état absent

Lors de la grand-messe annuelle de l’APN, le premier ministre chinois a décla­ré que son pays élimi­ne­ra la pauvre­té d’ici 10 ans. Offi­ciel­le­ment, le nombre de pauvres est esti­mé à 150 millions soit 11 % de la popu­la­tion, ce qui classe la Chine loin devant son voisin Indien avec 29 % de la popu­la­tion vivant en dessous du seuil de pauvre­té. Pour­quoi une compa­rai­son avec ce pays ? Parce que les éléments de compa­rai­son sont plus honnêtes que ceux mettant en paral­lèle un pays en voie de déve­lop­pe­ment à un pays riche, d’autant plus que les deux nations connaissent depuis la même durée des chan­ge­ments profonds dans leur fonc­tion­ne­ment écono­mique. Cette compa­rai­son n’a de plus aucu­ne­ment objet de dire que l’un s’en sort mieux que l’autre pour des raisons parti­sanes, mais de compa­rer ce qui est compa­rable.

Il reste ensuite à savoir ce qu’est un pauvre, la défi­ni­tion variant sensi­ble­ment d’un pays à l’autre, et ce, en dehors du seuil de 1 dollar fixé par l’ONU. À 1,25 par jour, une personne sort en effet de cette clas­si­fi­ca­tion, mais cela est loin de suffire à lui donner le mini­mum de confort habi­tuel­le­ment admis. Si l’organisme inter­na­tio­nal fixe de manière mathé­ma­tique et abso­lu un seuil, il en est tout autre­ment du niveau de vie qui est lui bien plus rela­tif. En France par exemple, une personne est consi­dé­rée comme sous le seuil de pauvre­té si ses reve­nus sont infé­rieurs à 950 euros, ce qui donne alors un pour­cen­tage supé­rieur à celui de la Chine avec plus de 13 %. Cela veut-il dire qu’il y a plus de personnes en grande diffi­cul­té en France qu’en Chine ? La réponse est réso­lu­ment non.

Pour­quoi non, parce que ces reve­nus certes faibles pour le pays sont amélio­rés par diverses aides prove­nant de l’état. Il s’agit donc avant tout d’un seuil qui va permettre aux divers systèmes sociaux de s’appliquer, ceux-ci ne permet­tant toute­fois pas à une majo­ri­té des personnes concer­nées de sortir de ce cercle vicieux de cet assis­ta­nat. Malgré ses défauts, c’est ce secteur de l’assistance aux plus dému­nis qui se révèle être en Chine prati­que­ment absent. S’il existe en effet des aides d’état aux régions les plus dému­nies, celles-ci sont tout d’abord en partie détour­nées par certains cadres locaux, et sont ensuite distri­buées sans aucun contrôle juri­dique ou légis­la­tif. Dans bien des cas, une ville ou un district va rece­voir une dota­tion en vue de venir en aide aux plus dému­nis, mais celle-ci va être répar­tie par un respon­sable de quar­tier en fonc­tion d’éléments parfois très « subjec­tifs ».

Vient s’ajouter une spéci­fi­ci­té cultu­relle qui fait que l’on n’attend pas après un état provi­den­tiel lorsque l’on est pauvre. Ce sont assez para­doxa­le­ment ceux ayant atteint la classe moyenne ou riche qui font le plus réfé­rence au droit et aux diverses lois, et ce, souvent sur des points étant loin d’être vitaux. Pour les plus pauvres, c’est la famille et les amis qui viennent en rempla­ce­ment d’un état non pas défaillant, mais absent par défi­ni­tion. Un autre élément cultu­rel a pour effet que bien des Chinois ayant juste dépas­sé ce seuil de pauvre­té grâce à leur travail verraient d’un mauvais œil des personnes vivant mieux qu’elles sans pour cela four­nir le moindre effort.

En Chine lorsque l’on cotise à une assu­rance santé ou à une caisse de retraite, on le fait pour soi et non pour une collec­ti­vi­té quel­conque. On aide finan­ciè­re­ment ses parents parce qu’on leur doit tradi­tion­nel­le­ment cette aide, et quelques amis dont on peut avoir besoin un jour ou l’autre. Finan­cer par contre un système peuplé de parfaits incon­nus n’est pas encore dans l’air du temps, et ne le sera proba­ble­ment pas avant long­temps, si ce phéno­mène existe un jour.

Il appar­tient donc à l’état chinois de trou­ver des voies plus ou moins détour­nées pouvant venir en aide aux personnes les plus dému­nies sans toute­fois trop le montrer. Ces popu­la­tions pauvres étant majo­ri­tai­re­ment concen­trées dans des régions que l’on peut sans peine défi­nir par le même terme, le gouver­ne­ment choi­sit donc de tenter d’élever les niveaux de vie de l’ensemble de ces régions. Si l’augmentation du PIB met en avant une évolu­tion du niveau de vie de ces popu­la­tion, elle a aussi pour effet pervers de creu­ser les inéga­li­tés. Une hausse de 10% est d’abord obli­ga­toi­re­ment inéga­le­ment répar­tie et ne repré­sente souvent que quelques yuan pour les plus pauvres alors qu’elle sera de plusieurs centaines pour les classes sociales les plus aisées. C’est sans doute là une des limites de ce prin­cipe qui en fin de compte enri­chit les plus riches sans pour cela élever nota­ble­ment les condi­tions des plus pauvres.

S’il n’existe pas de solu­tion miracle quelque soit le pays, c’est en Chine la struc­ture de l’état qui est le prin­ci­pal handi­cap à une réelle effi­ca­ci­té d’un système qui vien­drait en aide aux popu­la­tions les plus pauvres. Sans réelle autre volon­té que d’afficher des chiffres flat­teurs, les gouver­ne­ments locaux dissi­mulent en partie la réali­té, préfé­rant donner ce que le gouver­ne­ment central demande en échange de certains privi­lèges, soit la paix sociale. Ce qu’il manque donc, c’est une réelle admi­nis­tra­tion indé­pen­dante des cadres locaux qui contrô­le­rait et appli­que­rait les textes de loi. Si l’absence d’une telle struc­ture se fait ressen­tir dans bien des domaines, elle devient criante au fur et à mesure que l’on s’écarte des grandes routes à paillettes fréquen­tées par les notables lors des inau­gu­ra­tions d’une nouvelle zone indus­trielle ou d’un de ces bâti­ments pharao­niques.

La Chine a certes en 60 ans réus­si à réduire la pauvre­té comme aucun autre pays au monde ne l’a fait, mais elle l’a fait en grande partie pour des raisons d’image donnée à l’extérieur et de stabi­li­té poli­tique inté­rieure. L’aspect pure­ment social ne prend en effet qu’une infime valeur dans cette volon­té, et ce, tant pour des raisons idéo­lo­giques que cultu­relles. Venir en aide à un incon­nu est sans doute le progrès le plus spec­ta­cu­laire restant à accom­plir tant pour ce pays que pour ses habi­tants. L’heure du chan­ge­ment n’est visi­ble­ment pas au programme, et même si le monde ne s’est pas fait en 7 jours, il serait pour­tant plus que temps qu’un début de chan­ge­ment de menta­li­té inter­vienne. Si cette modi­fi­ca­tion de compor­te­ment est une des pistes à suivre pour de venir en aide à ceux qui sont restés sur le bord du chemin de l’essor écono­mique, elle est égale­ment une barrière pouvant éviter aux plus aisés aujourd’hui de connaître un jour la colère des plus dému­nis qui las d’attendre qu’on leur donne quelque chose pour­raient envi­sa­ger de le prendre par la force s’ils conti­nuent d’être igno­rés.