La France et ses vins en Chine, au XIXe siècle Par JC Martin

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InterditFace aux produits indus­triels anglais, la France a peu d’ambition commer­ciale ; le vin et ses eaux-de-vie sont toute­fois suscep­tibles de trou­ver un débou­ché en Chine. Pour cela, l’Etat élabore un projet qui s’inspire forte­ment du modèle anglais de la Compa­gnie des Indes orien­tales. Mais, si d’autres opéra­tions, entiè­re­ment privées, fami­liales, ont plus de succès au début du XIXe siècle, les résul­tats sont déce­vants et traduisent la faiblesse de la France en Chine.

Le vin dans l’histoire cultu­relle chinoise

Pour mieux comprendre la stra­té­gie écono­mique de la France fondée sur le vin, il est néces­saire de rappe­ler que la Chine a une plus grande anté­rio­ri­té histo­rique dans le domaine des bois­sons alcoo­li­sées, dans la civi­li­sa­tion depuis des millé­naires. Plus qu’une approche écono­mique diffi­cile faute de données, une vision cultu­relle à travers la linguis­tique et les arts, la poésie en premier, nous éclaire sur l’enracinement du vin dans la socié­té chinoise. Ainsi, le vin n’est pas une bois­son exogène.

Une termi­no­lo­gie en langue chinoise source de confu­sion.

En chinois, les usages linguis­tiques ne faci­litent pas toujours les inter­pré­ta­tions et les traduc­tions. Du point de vue histo­rique, d’après le Chinese-English Dictio­na­ry, de Mathews le carac­tère jiû signi­fie vin fait avec du millet frais mûr dans le huitième mois. Il s’exprime par le dessin d’une jarre complé­té par le carac­tère eau, liquide. Il est deve­nu le terme géné­rique pour alcool, bois­son alcoo­li­sée. A partir de lui, sont décli­nées toutes les réfé­rences à l’ivresse et à un compor­te­ment social parti­cu­lier. Exten­sif, il permet une large décli­nai­son en fonc­tion des origines de la matière fermen­tée : putao jiu, pour vin de raisin, pi jiu pour bière, bai jiu pour alcool à base de grains, huang jiu pour vin de riz. A prio­ri struc­tu­rée, cette nomen­cla­ture n’est pas toujours effec­tive dans le langage chinois de sorte que le terme géné­rique traduit cette diver­si­té sans préci­sion, rendant ainsi les inter­pré­ta­tions dépen­dantes du contexte, et donc incer­taines. Comme en Europe, la dimen­sion médi­cale est présente avec les vins médi­ci­naux yao jiu ; l’ancien carac­tère pour indi­quer médi­ca­ment yi en vieux chinois est d’ailleurs une bouteille !

Notons qu’en Europe même, l’accord sur une origine exclu­si­ve­ment uvale du vin met des siècles à être régle­men­tai­re­ment recon­nue, en dépit des usages domi­nants héri­tés du chris­tia­nisme. Les trai­tés scien­ti­fiques four­nissent des défi­ni­tions géné­riques, comme en chinois, avant d’aboutir dans les années 1860 à une défi­ni­tion légis­la­tive fran­çaise impo­sant de fait une origine viti­cole, parta­gée univer­sel­le­ment depuis par le monde du vin.

Une produc­tion millé­naire de bois­sons alcoo­li­sées.

Depuis des millé­naires, les Chinois produisent du vin. Selon une légende, Tu Kang est le premier homme à faire du vin, d’où son titre de Dieu du Vin. Les fouilles archéo­lo­giques réali­sées depuis 1980 apportent des confir­ma­tions scien­ti­fiques. Ainsi, des rési­dus de bois­son fermen­tée à base de riz, de miel et de fruit (hawthorn), datant de 7000 – 6600 BC, sont déce­lés dans des pote­ries, à Jiahu, village néoli­thique de la province du Hénan, près du fleuve Jaune. De plus, des liquides vieux de plus de 3000 ans et remar­qua­ble­ment conser­vés dans des jarres de bronze hermé­ti­que­ment bouchées au plomb sont mis à jour dans des tombes de la capi­tale Anyang ; analy­sés par des scien­ti­fiques améri­cains et chinois, ils confirment l’antériorité de bois­sons alcoo­li­sées en Chine par rapport au reste du monde. Ces bois­sons précé­de­raient le vin de raisin du Moyen-Orient de près de 500 ans. Les diffé­rentes caté­go­ries de vins nous sont four­nies par des inscrip­tions sur des os de tortue utili­sés pour des oracles et par d’anciens poèmes de la période Zhou. L’archéologie révèle la richesse artis­tique des jarres à vin en bronze des périodes Shang [16 11 BC] et Zhou [11–3 BC].

Le vin élabo­ré avec des raisins semble appa­raître pendant la dynas­tie des Tang. Les vignes sont culti­vées plusieurs siècles avant J.C. dans le Chan-si et le Chen-si (anciens noms de provinces du nord de la Chine). Selon Sée-Ma-Tsien, les quan­ti­tés récol­tées sont impor­tantes. De nombreuses chan­sons témoignent d’un vin de raisin fort agréable. L’enthousiasme de l’empereur Ouen-Ty (Xiao­wen­di), de la dynas­tie des Wei [386–589], est empreint d’un certain lyrisme. Le vin est offert aux gouver­neurs et à l’empereur. Une rupture semble se produire, à la fin du XIVe siècle, avec Tai-Tsou, qui aurait accep­té pour la dernière fois le vin de Taï Ynen et du Chan-Si, avant de le refu­ser, jugeant sa fabri­ca­tion trop onéreuse pour le peuple. Ainsi, l’arrachage des vignes est préco­ni­sé pour ne pas gêner la culture des céréales.

L’origine n’est pas force­ment uvale. Parmi la multi­tude d’expressions, domine le  vin jaune, ou alcool de riz, obte­nu avec du riz gluti­neux, trem­pé dans de l’eau, cuit, puis refroi­di avant mise en fermen­ta­tion. La fermen­ta­tion alcoo­lique est assu­rée par un levain, kiu-tsée, obte­nu à partir de farine de froment pétrie dans l’eau chaude, fermen­tée, mise en forme et dessé­chée pour une utili­sa­tion sur des prépa­ra­tions de divers grains. Ces bois­sons sont souvent aroma­ti­sées avec des cerises, de la cannelle, du gingembre, des coings, des poires etc. Elles sont stockées dans des urnes bien scel­lées pour un long vieillis­se­ment de vingt à trente ans. Lors de guerres, elles consti­tuent des rançons ou des cadeaux (voir Lord Elgin, 1860). Les mission­naires euro­péens envoyés en Chine les confondent avec les vins aroma­ti­sés en vogue pendant des siècles dans les grands pays viti­coles occi­den­taux.

Ainsi, face à cette biodi­ver­si­té des origines végé­tales, l’Europe, sous l’influence déci­sive des régle­men­ta­tions fran­çaises, parvient à impo­ser sa défi­ni­tion du vin, exclu­si­ve­ment atta­chée à une espèce végé­tale Vitis vini­fe­ra. Cette stra­té­gie permet alors une plus grande offen­sive commer­ciale, excluant de fait la concur­rence de bois­sons alcoo­li­sées tradi­tion­nelles asia­tiques des échanges inter­na­tio­naux. Elle amorce la voie vers un brevet collec­tif, occi­den­tal sur un produit, grâce à la maîtrise de sa défi­ni­tion.


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