La culture Chinoise existe-t-elle réel­le­ment ?(2)

AmiCulture sous-entend culti­vé, et ces deux articles concernent ce qu’a pu reti­rer la popu­la­tion Chinoise dans son ensemble de plus de quatre mille ans de civi­li­sa­tion. Il ne s’agit donc pas d’extirper une élite, d’ailleurs présente dans quasi­ment tous les pays, devant son savoir au hasard d’une nais­sance dans une famille aisée, ou à la pratique d’une reli­gion quel­conque lui donnant accès à un certain nombre de lectures. Il est d’ailleurs utile de faire une diffé­rence entre éduca­tion, culture, tradi­tion, seule cette dernière étant depuis des siècles, et là encore dans de très nombreux pays, le seul domaine touchant les masses.

La culture n’est de plus pas obli­ga­toi­re­ment liée à un savoir scien­ti­fique ou philo­so­phique, mais à divers éléments rendant un peuple spéci­fique par rapport à un autre dans sa manière d’agir et de penser. En partant par consé­quent de cette base, il est aisé de consta­ter que le peuple chinois est culti­vé, les diffé­rences étant assez marquées pour rendre certains aspects de son compor­te­ment incom­pré­hen­sible par d’autres peuples, dont de nombreux occi­dents large­ment empreints de la culture améri­caine adop­tée plus ou moins volon­tai­re­ment après la Deuxième Guerre mondiale.

Que les Chinois se sentent diffé­rents est égale­ment une évidence, et il suffit pour cela de consta­ter le désir actuel des jeunes géné­ra­tions à vouloir deve­nir comme ce qu’ils consi­dèrent être des réfé­rences cultu­relles, imitant de plus en plus ce que l’occident repré­sente pour eux, c’est-à-dire une espèce de summum de la culture. Un jour, un fran­çais vivant à Pékin me disait que par moments, il avait l’impression de vivre à Paris tant les traits communs entre les habi­tants deve­naient de plus en plus nombreux, gommant ainsi progres­si­ve­ment les diffé­rences cultu­relles. Si pour un occi­den­tal, habi­ter dans de telles villes peut se révé­ler plus aisé, car n’ayant que peu à chan­ger son compor­te­ment puisque celui-ci est consi­dé­ré comme étant réfé­ren­tiel, encore faut-il que les Chinois eux-mêmes y trouvent leur compte, ce qui est loin d’être certain, et ce, malgré des appa­rences souvent trom­peuses.

Heureu­se­ment, Pékin, Shan­ghai ou les autres méga­poles de plus en plus « occi­den­ta­li­sées » ne repré­sentent qu’une partie de la Chine, ce qui laisse un espoir de trou­ver encore en masse cette culture ances­trale faisant qu’un chinois reste une spéci­fi­ci­té, et non un ersatz insi­pide fait bien souvent du pire de ce que l’on peut trou­ver dans chaque civi­li­sa­tion. C’est donc à l’intérieur du pays que l’on a plus de chances de trou­ver encore quelques traces de ces racines, le temps et les modes ayant là aussi tendance à estom­per le relief de ces spéci­fi­ci­tés. Là où ces diffé­rences cultu­relles sont le plus marquées, c’est sans doute dans les régions à forte concen­tra­tion d’ethnies mino­ri­taires, Chinois ne signi­fiant pas obli­ga­toi­re­ment Han moderne, bien que cette ethnie ait eu par le passé une forte influence sur ce pays, avant qu’une partie d’entre elles ne sombre dans une unici­té de culture propor­tion­nelle à la quan­ti­té de marchan­dises expor­tées vers l’occident.

Si la mode actuelle est à la « folk­lo­ri­sa­tion » de ces cultures, souvent du fait de ceux ayant perdu leur propre iden­ti­té, il reste encore aujourd’hui de « beaux restes », faits d’un mélange d’enseignement diffus de Confu­cius, de Taoïsme et d’autres croyances locales héri­tées au fil du temps. Ces peuples ont bien souvent résis­té aux aspects néfastes des diverses inva­sions, que celles-ci soient exté­rieures au pays comme lors des succes­sives colo­ni­sa­tions, ou le résul­tat d’une sini­sa­tion plus ou moins forcée. Il est d’ailleurs assez amusant de consta­ter que si certains trouvent encore de nos jours criti­quable certains effets de cette unifi­ca­tion cultu­relle, ils ne trouvent étran­ge­ment rien à redire lorsque la culture plus ou moins impo­sée est la leur, comme c’est le cas actuel­le­ment avec la multi­pli­ca­tion des produits venus d’ailleurs, mais égale­ment de ses modes que celles-ci soient vesti­men­taires, alimen­taires ou relèvent de la culture au sens plus géné­ral du terme.

Si les anciens ont de tout temps retrans­mis cette culture, souvent de manière orale, ce sont les jeunes géné­ra­tions qui sont char­gées de recueillir cet ensei­gne­ment pour ensuite le trans­mettre à leur tour. Ce système est inchan­gé depuis des siècles, mais les divers éléments évoqués plus haut semblent mettre forte­ment en danger cet héri­tage, les jeunes chinois ayant tendance à n’en conser­ver que ce qui peut s’avérer avan­ta­geux pour eux, délais­sant ainsi les aspects plus contrai­gnants. Hors, une culture est un bloc qui, s’il peut et même se doit d’évoluer, doit le faire dans sa globa­li­té, le contraire risquant de causer un déséqui­libre dange­reux causé par un déca­lage entre deux cultures n’ayant que peu de points communs.

C’est d’ores et déjà à ce problème que sont confron­tés les jeunes, ceux-ci ayant subi de plein fouet les effets néga­tifs du chan­ge­ment de cap poli­tique des années 80, surve­nant lui-même après la période collec­ti­viste ayant égale­ment enta­mé la culture natio­nale tradi­tion­nelle. Ce sont ces chocs succes­sifs qui provoquent aujourd’hui cette crise iden­ti­taire bien plus grave qu’il n’y paraît, car enga­geant non seule­ment les jeunes géné­ra­tions actuelles, mais égale­ment celles à venir qui n’auront pas à ce trait d’union qui leur trans­met­tra un certain nombre de valeurs pour­tant indis­pen­sables à la survie de cette culture chinoise.

Comme bien d’autres peuples qui tentent aujourd’hui de retrou­ver les bases de ce qui les a mode­lés au fil des siècles après des décen­nies d’errance dans une culture qui n’était pas la leur, les Chinois éprou­ve­ront eux aussi un jour ce désir de retrou­ver le nid de leur civi­li­sa­tion. Aussi, plutôt que de tenter une aven­ture pouvant au mieux leur appor­ter certains points de compa­rai­son, il serait préfé­rable d’effectuer dès à présent une pause salu­taire permet­tant de voir de plus près ce qu’ils ont été et ce qu’ils ont de forts risques de deve­nir si un certain nombre de filtres cultu­rels ne sont pas rapi­de­ment mis en œuvre.

Contrai­re­ment à une reli­gion ou à une idéo­lo­gie poli­tique, par essence figée, une culture peut se moder­ni­ser sans pour cela perdre son âme, celle-ci devant s’adapter sans cesse sur la base de ce socle bâti au fil des siècles. Si la perte de cette iden­ti­té s’avérait néfaste pour le monde en faisant dispa­raître des siècles d’histoire, elle le serait encore plus pour les Chinois eux-mêmes deve­nant un peuple anonyme, dont la seule masse serait exploi­tée à des fins commer­ciales par des personnes ayant quant à elles perdu toute iden­ti­té en commet­tant la même erreur.

S’il n’est pas trop tard pour enta­mer cette marche arrière salva­trice, le temps presse, de plus en plus de Chinois s’engageant dans cette voie néfaste d’un nivel­le­ment cultu­rel impo­sé pour des raisons de profit immé­diat qui ne peut appor­ter que très peu de posi­tif, si ce n’est le fait de ressem­bler à son voisin, ce qui n’est pas toujours une réfé­rence.