La Chine vue d’en bas (3)

Tout commen­çait à aller mieux, on n’avait toujours pas d’argent, mais on avait moins faim, car nous étions reve­nus aux champs ; mais le Viet­nam était en guerre avec les Améri­cains et le gouver­ne­ment a déci­dé d’envoyer le plus de nour­ri­ture possible à l’armée viet­na­mienne. Presque tout ce que nous produi­sions partait de l’autre côté de la fron­tière et c’était comme cela parait il dans tout le pays ; on a recom­men­cé à avoir faim. On mangeait des plantes sauvages et certains sont morts car toutes n’étaient pas bonnes mais après, on le savait ; parfois, on échan­geait du riz contre un œuf que je mettais dans la soupe et il fallait le parta­ger à huit. On n’avait pas le droit de faire ça et on risquait la prison si l’on était pris, mais il fallait donner à manger aux enfants pour qu’ils aient la force de travailler dans les champs.


Les écoles étaient à nouveau ouvertes, mais mon mari est moi avions trop besoin des enfants pour travailler, car nous ne pouvions les nour­rir à nous deux. On aurait bien fait de la contre­bande, mais il n’y avait rien à vendre ou à ache­ter, que ce soit ici ou au Viet­nam.

C’était diffi­cile, mais, on avait l’habitude, on ne se plai­gnait pas d’abord parce que personne ne nous écou­tait et puis parce qu’il y avait plus malheu­reux que nous, surtout de l’autre côté de la fron­tière. Il y avait toujours les réunions et on nous disait que tout irait mieux après, quand les Améri­cains seraient battus et que tout était de leur faute.

Les années ont passé et les Améri­cains sont partis, mais le Viet­nam a fait la guerre au Cambodge où il avait beau­coup de Chinois ; de plus, les Chinois qui étaient au Viet­nam étaient maltrai­tés, car on s’était fâché avec les Russes et ceux-ci étaient les amis des Viet­na­miens. On nous a donc dit que les voisins n’étaient plus nos amis, mais moi, j’avais de la famille là bas et aussi des amis depuis très long­temps. Je n’en avais rien à faire de leurs histoires et un soir, j’ai passé la fron­tière pour aller voir une tante qui habi­tait à deux kilo­mètres. Au retour, je me suis fait arrê­ter par des mili­taires et ils m’ont rame­né au village ; on a dû travailler trois mois sans être payés, c’était la puni­tion, mais je m’en suis bien sortie.
Un jour, on a vu arri­ver beau­coup de mili­taires, d’abord des centaines et puis des milliers ; des héli­co­ptères se posaient juste à côté de notre maison, on ne savait pas pour­quoi, car on ne nous disait rien. On nous a dit ensuite que l’on était en guerre contre le Viet­nam ; je n’ai pas compris, car on les avait aidés en se privant de manger pour qu’eux aient de quoi et, ainsi faire partir les Améri­cains ; alors pour­quoi nous faisaient ils la guerre ?

Un jour, les mili­taires ont traver­sé la fron­tière et on enten­dait des explo­sions qui venaient de la montagne, les canons tiraient depuis le village et cela faisait beau­coup de bruits. Quelques jours plus tard, des camions sont reve­nus, ils rame­naient les morts et les bles­sés, il y en avait beau­coup. Comme il y avait beau­coup de mili­taires, les Viet­na­miens ont commen­cé à bombar­der le village depuis les montagnes et les mili­taires nous ont dit que l’on devait partir pour quelques jours. On s’est réfu­giés dans les grottes avoi­si­nantes et le soir, les enfants s’asseyaient pour regar­der les tirs qui fusaient des deux côtés ; ils trou­vaient cela joli.
Comme cela deve­nait de plus en plus dange­reux, on est partis pour Hengxian où mon mari avait une sœur qui pouvait nous accueillir, on a tout lais­sé, mais on n’avait rien donc ce n’est pas très grave. Mes enfants étaient heureux, car ils quit­taient la campagne pour aller en ville : finis le travail aux champs dix-huit heures par jour.

On a emprun­té de l’argent à des amis pour payer le bus et deux jours plus tard, nous étions arri­vés. Une nouvelle vie commen­çait pour les enfants, mais qu’allions-nous faire pour gagner de l’argent ? Nous n’avions plus de maison, pas d’argent, pas de travail et encore trois enfants en bas âge. Nous sommes restés six mois dans la maison de ma belle-sœur et toute la famille était gentille avec nous. Un jour, la sœur de mon mari nous a annon­cé qu’ils quit­taient la maison, car ils en avaient ache­té une autre ; on a eu très peur de se retrou­ver encore à la rue. Mais ma belle sœur a fait les papiers qu’il fallait et elle nous a donné son ancienne maison ; on a fait une grande fête avec beau­coup à manger et des pétards, on avait une maison à nous, c’était la première fois.
Les enfants ont travaillé, ont gran­dis et ce sont mariés ; aujourd’hui je reste avec mon mari mais mes enfants nous aident et habitent le même village. Plusieurs fois par an, je reviens au village où je suis née car c’est mon village. On est rede­ve­nu amis avec le Viet­nam, je n’ai plus faim et je n’ai plus peur, tout va bien.

FIN

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Vit non pas dans une mégapole pleine d'expatriés, mais dans un village plein de Chinois. Pour le reste faut-il être diplômé pour comprendre le monde, chacun sa réponse en fonction de ses propres diplômes. La reproduction totale ou partielle des articles de ce site n'est en aucun cas permise sans autorisation.