La « céré­mo­nie du vin » en Chine par JC MARTIN

vinsDans la Chine ancien­ne, les rela­tions au sein de l’élite, cour impé­ria­le et riches manda­rins de provin­ce, sont régies par de rigou­reu­ses normes ; les céré­mo­nies offi­ciel­les ou privées en portent les traces. Grosier nous four­nit une illus­tra­tion minu­tieu­se avec un repas offi­ciel. En effet, ce type de repas n’est pas une quel­con­que occa­sion de manger ou de boire, c’est aussi un événe­ment privi­lé­gié pour un proto­co­le raffi­né.

La mise en scène a une dimen­sion théâ­tra­le qui n’est pas très éloi­gnée de celles expri­mées dans l’Antiquité ou dans les gran­des reli­gions. L’hôte lui-même offi­cie et assu­me des fonc­tions complexes que tradui­sent les séquen­ces du proto­co­le. Comme dans la céré­mo­nie du thé au Japon, il ressort de cette étran­ge lenteur, l’affirmation de vertus parti­cu­liè­res : l’humilité et la digni­té. Grosier décryp­te les moda­li­tés de ce proto­co­le dans lequel le vin occu­pe la place de média­teur entre l’homme et la Natu­re.

Après avoir envoyé une série d’invitations, le maitre de maison reçoit et salue les person­nes une par une. Ensui­te commen­ce la céré­mo­nie : après s’être fait donner une peti­te coupe de valeur, d’argent ou de bois précieux, il traver­se son assis­tan­ce, tenant la coupe remplie de vin comme un prêtre de quel­que divi­ni­té, le Ciel en Chine, et il se diri­ge vers la gran­de cour de sa maison. Après avoir levé la coupe vers le Ciel, il la répand sur le sol, offrant à la Terre une liba­tion, signe de recon­nais­san­ce de celle-ci à l’origine de tout. Ce geste mysti­que se retrou­ve dans de nombreu­ses civi­li­sa­tions ; mais le chris­tia­nis­me y atta­che une dimen­sion divi­ne, la coupe, le cali­ce conte­nant la repré­sen­ta­tion du sang du Christ.

La céré­mo­nie se pour­suit ensui­te à l’intérieur. Chaque invi­té doit être recon­nu pour sa digni­té, comme un homme vertueux. L’hôte choi­sit un de leurs repré­sen­tants, le plus haut digni­tai­re d’entre eux. Il lui appor­te à sa table une tasse en porce­lai­ne ou en argent remplie de vin. Par un jeu de conven­tions confor­mes à la civi­li­té chinoi­se, s’effectue un va et vient entre le réci­pien­dai­re et l’hôte, le premier simu­lant avec déli­ca­tes­se une oppo­si­tion à cette offran­de. Ces gestes reflè­tent le raffi­ne­ment des uns et des autres.

Après avoir rejoint leurs fauteuils, selon un ordre bien établi, en parti­cu­lier au béné­fi­ce du plus âgé ou du plus digne, les convi­ves assis­tent à des repré­sen­ta­tions théâ­tra­les et musi­ca­les. Arri­ve le temps de boire le vin pur – la coupe tenue à deux mains et élevée jusqu’au front puis abais­sée plus bas que la table, avant de la porter aux lèvres. Tout le monde boit ensem­ble, sans préci­pi­ta­tion et en trois ou quatre prises, mais en vidant sa coupe, comme le prou­ve le maitre de maison en renver­sant la sien­ne. Cette atti­tu­de n’est pas sans rappe­ler celle fréquen­te dans l’univers médi­ter­ra­néen du vin, avec la fameu­se et immor­tel­le ‘Coupo santo’ de Frédé­ric Mistral !

J-C. Martin – 10 février 2014

A partir de Grosier (1743–1823), DESCRIPTION GENERALE DE LA CHINE,

Livre III – Chap. V, p.645.

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