J’ai la mémoire qui flanche

le bleuUne des grandes forces des pays dits riches est leur facul­té à oublier, se refai­sant ainsi une virgi­ni­té mise en avant lors des grandes messes mora­li­sa­trices et autres grandes leçons huma­ni­santes. Cette quasi-perfection, souvent utili­sée pour prou­ver sa supé­rio­ri­té, est pour­tant enta­chée de bien des déra­pages, gommés grâce à cet outil magique qui est le temps.

Bizar­re­ment en effet, les pays les plus riches sont ceux ayant prati­qué à plus ou moins grande échelle la colo­ni­sa­tion, l’esclavage, le pillage, et toutes autres formes d’atteintes à la digni­té humaine. Si les Améri­cains ont enva­hi l’Irak sous la futile raison de la présence d’armes de destruc­tion massive, d’autres ont par le passé usé de tous les stra­ta­gèmes pour s’accaparer des terri­toires entiers, majo­ri­tai­re­ment par la force armée. Impo­sant tant leurs langues que leurs reli­gions, ces pays venaient avant tout cher­cher ce qu’ils n’avaient pas chez eux, et ce, sans en rétri­buer pour autant les popu­la­tions autoch­tones. Cette destruc­tion systé­ma­tique des cultures au béné­fice de pays dont la seule légi­ti­mi­té était leur force du moment, a eu pour effet de désta­bi­li­ser bon nombre de pays, y créant ainsi une pauvre­té chro­nique.

Le départ forcé de ces pays a lais­sé bien souvent la place à des dicta­tures dont les diri­geants sont inti­me­ment liés avec ses anciens colo­ni­sa­teurs, par exemple en Afrique, mais aussi dans certains pays d’Amérique du Sud. Dans d’autres cas, le résul­tat de ces occu­pa­tions a été la prise de pouvoir par des régimes commu­nistes, mettant en avant un désir d’indépendance et d’unité natio­nale, comme au Viet­nam ou en Chine.

le bleuCertains argue­ront que c’était avant, à une autre époque, ce à quoi je leur répon­drai : avant quoi ?

Quelle est donc cette date char­nière avant laquelle tout était permis à un petit nombre ?

Est-ce après la réso­lu­tion de l’ONU en 1945 ? Si oui, pour­quoi donc avoir lutté pour conser­ver des terri­toires comme l’Algérie ou l’Indochine ?

La raison en est simple et réside dans le fait que nous nous consi­dé­rions comme chez nous, chose que nous repro­chons par exemple à la Chine dans le cas du Tibet.

Des villes comme Bordeaux ou Nantes sont deve­nues riches grâce à l’esclavage, nos musées, dont nous sommes si fiers, sont garnis des résul­tats de pillages, sans comp­ter les collec­tions privées.

La pomme de terre, origi­naire d’Amérique du Sud, a sauvé un certain nombre de pays occi­den­taux de la famine, le café, le maïs et tant d’autres inven­tions proviennent de ces anciennes colo­nies ou annexions, sans pour cela que la moindre rétri­bu­tion ait été accor­dée pour ces trans­ferts de tech­no­lo­gies. Là aussi, c’est le : « C’était avant », qui gomme la moindre respon­sa­bi­li­té vis-à-vis de ces pays sans qui nous ne serions pas ce que nous sommes aujourd’hui. Cet « avant » dont personne ne peut défi­nir une date exacte, a fait de ces pilleurs les pays riches d’aujourd’hui, et dont la popu­la­tion est souvent critique sur le retard pris par ces nations qui ont dû subir pendant des siècles le diktat de ces pays dits civi­li­sés.

le bleuCe passé se traduit de nos jours par une into­lé­rance vis-à-vis de ces pays, qu’il s’agisse de leurs reli­gions, de leurs systèmes poli­tiques, qu’une fois de plus nous aime­rions voir à l’image de ceux que nous avons adop­tés et impo­sés par le passé à ces pays. Cette supré­ma­tie préten­tieuse, où les certi­tudes d’une supé­rio­ri­té acquise du passé reposent sur l’irrespect des cultures et civi­li­sa­tions, octroie à certains un droit inalié­nable leurs confé­rant un savoir, une sagesse, une culture dont ils restent les déten­teurs uniques, pour­tant héri­tiers d’un passé parfois récent bien sombre. Il est en effet de mise aujourd’hui de mettre en avant ce que l’on est, en se gardant bien de dire d’où l’on vient, cachant ainsi des pans entiers d’une histoire peu glorieuse, mais que l’on dissi­mule derrière le paravent de l’histoire. Cette manière malhon­nête de trier le bon et le mauvais, relé­guant ce dernier au rang de dommages colla­té­raux, a pour effet malsain de donner l’impression à certains de faire partie d’une classe élue, où l’intelligence est innée et la supé­rio­ri­té certaine.

Si ces personnes ont la facul­té d’oublier, c’est égale­ment parce qu’elles en font l’effort, préfé­rant se persua­der d’être nées dans un pays où la couleur blanche de la virgi­ni­té et de l’innocence est prise en tenaille entre le bleu de son âme, et le rouge du sang que ses ancêtres ont fait couler pour faire de son pays ce qu’il est aujourd’hui. Telle la mère qui, dans certains pays, verse un peu de sang de poulet sur les draps blancs où sa fille a passé sa première nuit de noces afin de faire croire à une virgi­ni­té depuis long­temps envo­lée, certains ont la fâcheuse tendance à prendre leurs dési­rs pour des réali­tés, et ce, unique­ment pour se persua­der qu’il est impos­sible qu’il en soit autre­ment.

Rien n’est blanc, rien n’est noir, mais tout est nuances, encore faut-il accep­ter cet état de fait, ce qui ne semble pas être à la portée de tout le monde. C’est ce senti­ment de supé­rio­ri­té qui est à l’origine de la majo­ri­té des conflits présents et passé, et cette notion de race supé­rieure qui a tant préva­lu au cours de la dernière guerre mondiale n’est que la partie visible d’un iceberg de bêtise, entre­te­nue par une médio­cri­té intel­lec­tuelle certaine. C’est ce qui nous vaut aujourd’hui ces grands débats aussi inutiles que stériles sur l’identité natio­nale, et qui n’ont pour seuls objec­tifs que de rassu­rer l’opinion publique dans sa certi­tude d’avoir raison, et surtout de la conser­va­tion de sa supé­rio­ri­té sur d’autres peuples et cultures, perpé­tuant ainsi cette poli­tique menée depuis des siècles et ayant pour but d’être les seuls maîtres du monde.

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Vit non pas dans une mégapole pleine d'expatriés, mais dans un village plein de Chinois. Pour le reste faut-il être diplômé pour comprendre le monde, chacun sa réponse en fonction de ses propres diplômes. La reproduction totale ou partielle des articles de ce site n'est en aucun cas permise sans autorisation.