Inde : une démo­cra­tie en façade, un apar­theid à l’intérieur

Les défen­seurs des droits de l’homme auraient-ils des œillères ? C’est ce que l’on peut penser en les voyant si fréquem­ment s’acharner sur la Chine, délais­sant d’autres pays où les habi­tants sont bien plus mal lotis. Si la Chine est en effet une dicta­ture, puisque gérée par un parti unique, elle ne se cache pas derrière des appel­la­tions trom­peuses de démo­cra­tie.

Si le fait d’arborer ce titre suffit aux donneurs de leçons pour leur faire complai­sam­ment détour­ner les yeux des problèmes vécus par une bonne partie de sa popu­la­tion, ceux-ci n’en sont pas moins présents.

Ce sujet semblant gêner quelque peu les plus ardents amou­reux de l’égalité sociale, je vous propose de lire cet article qui vous donne­ra un aper­çu de ce qui se passe ailleurs, mais dans le silence.

Le système des castes persiste, en Inde, malgré les mesures prises par le gouver­ne­ment. Il réduit des millions d’intouchables à une pauvre­té dégra­dante. S’agit-il d’une forme de racisme ? Le débat est ouvert.

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Balayeuses des rues à Bombay : une acti­vi­té réser­vée aux intou­chables.

Depuis des siècles, les intou­chables de Paliyad, un village du district d’Ahmadabad, à l’ouest de l’Inde, savent rester à leur place. Ils ramassent les ordures, nettoient les toilettes ou travaillent la terre, pour une poignée de riz par jour et parfois moins.

« Nous devons nous tenir à l’écart des membres des hautes castes. Cette règle, on l’a apprise en nais­sant, lance Rajesh, qui va sur ses 19 ans. Aux éven­taires des marchands de thé, nous avons des tasses à part, ébré­chées et cras­seuses, et nous sommes censés les nettoyer nous-mêmes. Nous devons aller cher­cher notre eau à un quart d’heure de marche, parce que les fontaines du village nous sont inter­dites. Nous n’avons pas le droit d’entrer dans les temples et, à l’école, nous devions nous asseoir à l’extérieur, devant la porte… Les enfants des castes supé­rieures ne nous lais­saient même pas toucher leur ballon de foot… On jouait avec des pierres. »

Des tâches rituel­le­ment impures

Plus de 160 millions d’Indiens, soit un sixième de la popu­la­tion, connaissent une situa­tion simi­laire. Aujourd’hui encore, le système des castes, vieux de 2000 ans et sacra­li­sé par la théo­lo­gie hindoue, défi­nit la place des indi­vi­dus en fonc­tion de leur nais­sance. Si le terme « intou­chable » a été aboli en 1950 par la Consti­tu­tion, les dalits (les « brisés»), comme on les appelle aujourd’hui, conti­nuent à subir la discri­mi­na­tion. L’accès à la terre leur est refu­sé, ilsArmes doivent accep­ter les emplois les plus dégra­dants et les viola­tions de leurs droits élémen­taires par la police ou les membres des castes supé­rieures, qui jouissent de la protec­tion de l’Etat.

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Dans l’Etat du Bihar (nord de l’Inde), des intou­chables s’organisent pour se défendre.

Pour surmon­ter ces inéga­li­tés, l’Inde a adop­té des mesures de discri­mi­na­tion posi­tive – réser­vant aux intou­chables des quotas dans le système éduca­tif, la fonc­tion publique et la repré­sen­ta­tion poli­tique –, mais ces mesures n’ont béné­fi­cié qu’à une poignée d’individus. Si la plus haute fonc­tion du pays, celle de président (au rôle essen­tiel­le­ment proto­co­laire), est aujourd’hui occu­pée par un dalit, K.R. Naraya­nan, cet apar­theid caché se perpé­tue et toutes les tenta­tives de remise en cause de cet ordre social rigide se heurtent inva­ria­ble­ment à des flam­bées de violence et à des repré­sailles écono­miques.

Cette hiérar­chie sociale qui a traver­sé l’Histoire se fonde sur un clas­se­ment complexe des groupes sociaux selon leur pure­té rituelle. On en trouve la première formu­la­tion écrite dans le Dhar­ma­shas­tra, un texte vieux de plus de 2000 ans, pierre angu­laire de la reli­gion hindouiste, attri­buée au légis­la­teur Manu.

Tout indi­vi­du appar­tient à l’un des quatre ordres — les varnas — de sa nais­sance jusqu’à sa mort, même si le rang parti­cu­lier de sa caste peut varier suivant les régions et les époques. Par ordre de préséance viennent d’abord les brah­manes (les prêtres et les lettrés), puis les ksha­triya (les princes et les guer­riers), les vaishya (les commer­çants) et les shudra (les paysans et les travailleurs manuels). Les intou­chables consti­tuent une cinquième caté­go­rie, exté­rieure au système des varnas, parce qu’ils accom­plissent des tâches « rituel­le­ment impures ».

De toute évidence, ce système discri­mi­na­toire est une construc­tion idéo­lo­gique écha­fau­dée par les castes supé­rieures pour assu­rer leur mono­pole sur le capi­tal cultu­rel (le savoir et l’éducation), social (le statut et la domi­na­tion patriar­cale), poli­tique (le pouvoir) et maté­riel (les richesses). Souvent, les règles ont été adap­tées pour complaire aux inté­rêts des castes supé­rieures.Armes

Dans le nord de l’Inde, par exemple, les intou­chables étaient obli­gés d’utiliser un tambour pour annon­cer leur arri­vée. Dans le sud, des brah­manes décré­tèrent que les basses castes devaient se tenir à une distance mini­mum de 22 mètres, afin de ne pas les conta­mi­ner par leur présence.

Les discri­mi­na­tions n’ont cepen­dant jamais exclu une bonne dose de prag­ma­tisme. Si le savoir livresque des brah­manes était inter­dit aux intou­chables, ceux-ci avaient toute lati­tude pour déve­lop­per leurs savoirs propres — dans l’agronomie ou l’art des sages-femmes, par exemple —, pour la bonne raison que ces connais­sances profi­taient aux hautes castes.

Un système que les castes infé­rieures jugent légi­time

Aujourd’hui encore, cette ségré­ga­tion sert de couver­ture à l’exploitation écono­mique. La plupart des dalits n’ont toujours pas le droit de traver­ser la fron­tière invi­sible qui sépare leur quar­tier du reste du village. Mais rien n’empêche une domes­tique dalit, dont l’ombre même pollue, de masser le corps de sa maîtresse. Des hommes de haute caste, pour leur part, ne voient aucun mal à violer une dalit, ni à fréquen­ter des pros­ti­tuées de basse caste, qui commet­traient un sacri­lège en les touchant par acci­dent dans la rue.

« Il n’y a pas de diffé­rences entre les groupes humains. Le monde entier est d’origine divine. »
Mahabha­ra­ta, récit épique indien en sans­crit

Une des prin­ci­pales raisons de la survie de ce système tient à ce qu’il incarne une notion très hiérar­chi­sée du bien social, que les castes infé­rieures elles-mêmes jugent légi­time. S’alignant sur les valeurs cultu­relles des castes supé­rieures, elles imposent leurs propres discri­mi­na­tions aux castes plus basses encore. Au sein des cinq grandes caté­go­ries, les socio­logues ont recen­sé plus de 2 000 autres castes et sous-castes. On appelle jatis ces groupes endo­games fondés sur le métier, le culte, la région et la langue. Les dalits se divisent eux-mêmes en nombreuses sous-castes. Cette proli­fé­ra­tion auto­rise une discri­mi­na­tion à la fois hori­zon­tale et verti­cale qui rend le cloi­son­ne­ment social encore plus étanche et rigide.

Ponc­tuel­le­ment, l’opinion s’émeut du sort des intou­chables et des viola­tions de leurs droits. Jamais assez long­temps cepen­dant pour contraindre l’Etat à entre­prendre des réformes de fonds. Réso­lus à surmon­ter l’indifférence, une coali­tion d’associations a multi­plié les contacts pour que la ques­tion soit inscrite à l’ordre du jour de la Confé­rence mondiale des Nations unies sur le racisme.Armes

« Le système des castes, c’est l’apartheid caché de l’Inde » estime Martin Macwan, 41 ans, coor­di­na­teur de la campagne natio­nale pour les droits humains des dalits. Comme le racisme, souligne-t-il, la discri­mi­na­tion de caste est « fondée sur la nais­sance ».

Cette campagne a provo­qué un débat natio­nal : quelle est la nature de la discri­mi­na­tion de caste ? Doit-on auto­ri­ser une ingé­rence étran­gère dans une affaire jugée « inté­rieure » par les auto­ri­tés indiennes ?

La loi pèse moins lourd que la tradi­tion

Pour le gouver­ne­ment, le problème ne concerne pas la confé­rence de Durban. « Caste et race sont deux notions distinctes», souligne Soli Sorab­jee, ministre indien de la Justice et membre de la sous-commission des Nations unies pour la préven­tion des discri­mi­na­tions. L’Inde, qui s’est enga­gée à fond contre l’apartheid, affirme avoir pris toutes les mesures possibles pour octroyer l’égalité aux castes infé­rieures.

Au Parle­ment, un cinquième des sièges sont réser­vés aux membres des basses castes et certains Etats sont gouver­nés par des coali­tions poli­tiques incluant des partis très influents parmi les dalits. Pour­tant les quotas n’ont assu­ré ni l’égalité, ni la digni­té, ni même la sécu­ri­té aux « brisés » de l’Inde. Dans les villages, la loi pèse moins lourd que la tradi­tion d’exclusion.
Les chiffres offi­ciels sont révé­la­teurs : les dernières statis­tiques dispo­nibles (jusqu’en 1999) recensent 26 000 crimes et atro­ci­tés par an contre les castes infé­rieures. Et les réti­cences de la police à enre­gis­trer les plaintes contre les castes supé­rieures laissent suppo­ser qu’il s’agit là de la seule partie émer­gée du problème.

Les deux tiers des dalits sont anal­pha­bètes. La moitié sont des jour­na­liers sans terre. 7% seule­ment ont accès à une eau potable saine, à l’électricité, à des toilettes. Et la majo­ri­té des 40 millions de travailleurs agri­coles réduits en escla­vage pour rembour­ser leurs dettes (dont 15 millions d’enfants) sont des dalits.

En 1998, une campagne natio­nale d’information sur les exac­tions contre les dalits a été lancée par des asso­cia­tions de défense des droits humains dans huit Etats de l’Inde et le problème des castes a été posé pour la première fois au niveau inter­na­tio­nal par des ONG, dont Human Rights Watch. Quand des dalits ont tenté de s’opposer aux discri­mi­na­tions par les armes, inva­ria­ble­ment ils ont été écra­sés par les milices privées des castes supé­rieures, plus puis­santes. Dans le Bihar, on attri­bue à l’une de ces milices, le Ranbeer Sena, une série de massacres de paysans dalits.Armes

Pour Martin Macwan, « il n’y a qu’une solu­tion : c’est que les menta­li­tés changent ».

Source : http://www.aidh.org/Racisme/doss_courrier/05.htm

Dr Gopal Guru (avec Shiraz Sidh­va, jour­na­liste au cour­rier de l’UNESCO), profes­seur de socio­lo­gie à l’Université de Pune, membre du Centre d’étude des socié­tés en déve­lop­pe­ment de Delhi.