Il ne murmu­rait déjà pas et main­te­nant il dort

papaDepuis ses débuts, ce site se diffé­ren­cie de beau­coup d’autres en raison d’un conte­nu rela­tant le plus possible la vie quoti­dienne et les faits qui touchent direc­te­ment les Chinois qui m’entourent. N’ayant aucune voca­tion à jouer les jour­na­listes en agré­geant quelques dépêches vague­ment commen­tées, entrer sur Reflets de Chine est comme si vous entriez chez moi. En quatre d’existence, les lecteurs ont ainsi pu parta­ger mes nombreuses joies et quelques éner­ve­ments dus à des compor­te­ments me semblant loufoques.

En un peu plus de huit de présence dans ce pays, j’ai progres­si­ve­ment appris à rela­ti­vi­ser mes rares problèmes en regar­dant autour de moi et en compre­nant que mes soucis passa­gers n’étaient rien à côté de certaines vies que rien ou pas grand-chose ne pour­ra chan­ger. C’est ainsi qu’en dehors des grandes catas­trophes touchant le pays qui m’accueille, j’ai rare­ment ressen­ti la tris­tesse.

Aujourd’hui, c’est pour­tant ce senti­ment qui m’envahit avec la mort de mon beau-père. Alors qu’il parlait peu et était natu­rel­le­ment méfiant envers les autres, nous avions tissé des liens forts fondés sur le respect mutuel. Je l’ai souvent fait sourire avec des ques­tions très « Occi­den­tales», mais il a toujours pris la peine de me répondre. Entre deux discus­sions sur les plantes qu’il affec­tion­nait tant, il m’a appris bien plus sur ce pays que n’importe quel livre écrit par le meilleur des sino­logues. Il y a quelques mois, j’avais publié un article le concer­nant. Je le réédite en souve­nir de cet homme qui n’était qu’une pous­sière parmi plus de 1 milliard 350 millions, mais qui était unique sous bien des aspects. Bon voyage, repose toi enfin et merci pour tout …

[divi­der]

L’homme qui ne murmu­rait même pas à l’oreille des chevaux

Ami

Ce 23 octobre est celui dédié aux personnes âgées. Pour marquer ce jour, et comme chaque année, le gouver­ne­ment local a octroyé une prime de 50 yuans à chaque habi­tant de plus de 80 ans. Si la somme peut paraitre modique, il faut souli­gner qu’elle est à multi­plier par quelques milliers dans un district loin d’être riche. Passé ce geste de circons­tance et pour ces personnes nées aux alen­tours de 1930, la vie a été loin d’être un fleuve tran­quille avec une jeunesse marquée par l’invasion japo­naise et ses atro­ci­tés, cette période des plus noires étant suivie de la deuxième phase de la guerre civile loin d’être joyeuse.

Après quelques années de repos très rela­tifs, « les affaires reprennent » avec la Révo­lu­tion Cultu­relle et son lot d’idioties menées par les tris­te­ment célèbres « Gardes rouges ». Cette véri­table et énième inva­sion touche tout le pays, l’armée de Mao et de son épouse faisant régner la terreur jusque dans le plus petit village de campagne. Si la Chine est deve­nue commu­niste en 1949, et l’est encore pour certains limi­tés en nombre de neurones, sa popu­la­tion n’a pas plus tour­né unifor­mé­ment au rouge que la France n’a rosi suite à l’élection d’un président socia­liste. En raison de cette couleur poli­tique loin d’être uniforme, s’écarter même légè­re­ment de la ligne tracée par les « idéo­logues asser­men­tés » repré­sen­tait des risques allant d’une prome­nade dans les rues de la ville en étant coif­fé du chapeau des traîtres orné de quelques inscrip­tions évoca­trices, le camp de réédu­ca­tion repré­sen­tant le niveau moyen et pour finir la mort.

C’est ce superbe chapeau qui a été géné­reu­se­ment offert à mon beau-père en 1966 avant de gagner six mois de vacances dans un des nombreux « Club Med » où les Gardes rouges avaient pris la place des « Gentils Orga­ni­sa­teurs ». Trois absences « injus­ti­fiées » à la réunion hebdo­ma­daire d’endoctrinement en supplé­ment d’une remarque déso­bli­geante se résu­mant à « Ces conne­ries me casse les pieds » et celui qui à l’époque était père de trois enfants se voit contraint de défi­ler dans les rues en compa­gnie d’une dizaine d’autres « mauvais commu­nistes » unis par une corde. Ce qu’il regrette le plus de ce spec­tacle dont il était un des acteurs ? De ne pas avoir pu ramas­ser les restes de légumes que leur jetaient ceux qui avaient su rester dans le rang en atten­dant que l’orage passe. Alors qu’il n’y avait presque rien à manger en raison de l’excellente gestion des cadres « unifor­mi­sés », même ces déchets alimen­taires auraient été les bien­ve­nus. Si la pensée nour­rit l’esprit, elle se révèle très pauvre éner­gé­ti­que­ment et ne concerne donc que ceux qui ont le ventre déjà plein, soit dans bien des cas les mêmes qui initient l’endoctrinement.

De cette puni­tion, mon beau-père a reti­ré un ensei­gne­ment qu’il applique depuis. Ses absences aux réunions ayant été rappor­tées par une personne qu’il pensait être un ami, réser­ver ses paroles au cercle très fermé de la famille est deve­nu un mode de fonc­tion­ne­ment perma­nent. Ils sont ainsi des dizaines de millions pour qui le seul apport de la Révo­lu­tion cultu­relle a été d’apprendre à se taire et à se méfier de l’autre, ce même si de nos jours les risques sont bien moindres.

Partant désor­mais de ce prin­cipe, il se contente de regar­der, ce qui ne l’empêche pas de penser. Un jour de 1968, et alors que la France se prépare à sa mini-révolution, il apprend que les Gardes rouges ont été arrê­tés. Si un très léger sourire confirme un grand plai­sir inté­rieur, mon beau-père se garde bien de se joindre à la meute des exal­tés fêtant ce qui est pour eux un succès. Parmi ceux-ci, il recon­nait sans peine certains de ceux qui l’avaient copieu­se­ment insul­té quelques années aupa­ra­vant, ce qui ne peut que le confor­ter dans sa posi­tion silen­cieuse.

Le calme rela­tif a beau être reve­nu, ce « mur du silence » demeure une base de vie après avoir été un élément majeur pour sa survie. Fin des années 70, le nouveau chan­ge­ment de cap ne peut que lui donner raison. Pensant sans doute qu’il s’agit d’une spéci­fi­ci­té chinoise, mon beau-père m’explique : « Les Chinois sont depuis long­temps de grands enfants ne sachant jamais ce qu’ils veulent et il est dès lors logique que le moindre courant d’air les attire, ce d’autant plus lorsque la porte est restée fermée durant des décen­nies. Durant les trente dernières années, on leur a fait croire qu’on allait tout leur donner sous la forme d’un partage équi­table. Aujourd’hui on leur explique que ce qu’ils n’ont pas, ils doivent le prendre. Dans les deux cas les gagnants sont ceux qui sont au sommet, les mêmes depuis des siècles. Lorsque je travaillais en usine, notre riche patron nous payait le méde­cin lorsque nous étions malades ou bles­sés. Les commu­nistes ont chas­sé les grands patrons et ont pris leur place, rien de plus, rien de moins. Aujourd’hui, il faut sous­crire à une assu­rance pour se faire soigner, c’est ça le progrès ?

La maison de mes beaux-parents se situant à proxi­mi­té d’une école primaire, mon beau-père ajoute d’un air mi-amusé, mi-triste : « Dans les années 60–70, les enfants sortaient de l’école en tenant ferme­ment leur « petit livre rouge ». Il a été rempla­cé par le télé­phone portable, seul le foulard n’ayant lui pas chan­gé. Les deux ne sont que des appa­rences trom­peuses desti­nées à faire croire au bonheur et à l’appartenance à un groupe. Le seul vrai bonheur est d’être en bonne santé et d’avoir sa famille autour de soi. Il faut se conten­ter de regar­der sans appor­ter un avis person­nel ou bien suivre le courant à la mode sans trop s’y enga­ger pour en sortir plus aisé­ment. C’est ce que font beau­coup de Chinois en étant ce qu’il faut être au bon moment. Moi, je reste moi et donc je me tais ».

Lorsque je lui ai deman­dé si je pouvais publier ses commen­taires, il m’a répon­du affir­ma­ti­ve­ment en ajou­tant : « Tu peux même les traduire en Chinois, de toute manière la plupart d’entre eux ne compren­dront pas et les autres sont trop occu­pés à leurs affaires pour me cher­cher des ennuis ».