Hongde Lu, la rue rebelle

mainEn 2007, Hengxian a été inté­gré à la commu­nau­té urbaine de Nanning. Si 150 kilo­mètres séparent le bourg d’Hengzhou, équi­valent d’un chef-lieu de canton, de la capi­tale de région, les districts sont par contre limi­trophes. Comme dans bien des cas, ce rappro­che­ment favo­rise l’entité déjà la plus impor­tante en lui permet­tant de récu­pé­rer l’exploitation de la zone indus­trielle en forte expan­sion de Luijin se trou­vant sur le district d’Hengxian. Ayant dès lors en charge les dossiers d’implantation, Nanning en reçoit depuis les taxes perçues, but réel de la manœuvre. En contre­par­tie de cette perte finan­cière, le district peut non pas se voir dédom­ma­ger par une aide finan­cière quel­conque, mais par une garan­tie appor­tée par la ville sur des emprunts ayant pour objec­tif de moder­ni­ser le district.

Bien que loin d’être gratuit, ce soutien permet depuis 3 ans de nombreux travaux concer­nant tant des aspects pratiques qu’esthétiques. Au premier rang des béné­fi­ciaires le bourg d’Hengzhou qui a vu ses rues ressem­blant autre­fois à des pistes pour 4X4, être recou­vertes d’un revê­te­ment cimen­té, de trot­toirs pavés de neuf, d’un nouveau réseau d’assainissement et de superbes lampa­daires en forme de fleurs de jasmin. C’est donc un village réno­vé qui permet aujourd’hui aux habi­tants de faire leurs achats en arpen­tant des rues toutes neuves bordées d’arbres et bien sûr de centaines de maga­sins ayant eux aussi suivi cette moder­ni­sa­tion.

Toute­fois, et de la même manière que la Gaule a eu son village d’irréductibles, Hengz­hou a sa rue rebelle du nom de Hongde Lu. Semblant se refu­ser à toute évolu­tion, l’aspect géné­ral de cette rue est resté ce qu’il était il y a dix ans. Si les maga­sins sont aussi nombreux que variés en dispo­sant même d’une échoppe arbo­rant une enseigne en Fran­çais pour vanter des vête­ments pour­tant fabri­qués à Guangz­hou, les nids de poule sont deve­nus de la taille des œufs d’autruche. Malgré ce que l’on pour­rait penser dans un premier temps, cette vétus­té n’est pas du fait du gouver­ne­ment local, mais des seuls commer­çants qui refusent que l’on touche à leur rue. Si celle-ci est la plus ancienne du village avec de nombreuses construc­tions repo­sant sur des arcades, ce n’est pas son histoire qui s’oppose à la moindre moder­ni­sa­tion, mais des raisons finan­cières.

Cette rue faisant à présent « tache » dans cet ensemble rafrai­chi, les respon­sables locaux ont multi­plié les réunions ayant pour objec­tif de convaincre ces irré­duc­tibles, mais rien n’a abou­ti jusqu’à présent et cette situa­tion risque fort de perdu­rer encore plusieurs années. Si les commer­çants sont en effet d’accord pour voir leurs rues s’aligner sur le moder­nisme ambiant, leur refus de voir débu­ter les travaux tient à l’étroitesse de cette rue. Les autres voies du village sont il est vrai entre deux et trois fois plus larges, ce qui a permis de réali­ser les travaux sans pour cela inter­dire tota­le­ment le trafic tant des véhi­cules que des piétons. Les baisses momen­ta­nées de vente durant les travaux ont même été en partie compen­sées par des exoné­ra­tions de taxes, et cette même dispo­si­tion a été propo­sée aux commer­çants rive­rains d’Hongde Lu.

Le refus a été franc et massif, la plupart des commer­çants mettant en avant que leur rue étant étroite, il était impos­sible de réali­ser les travaux par moitié et que la ferme­ture annon­cée de deux mois était trop péna­li­sante à une époque où la clien­tèle est bien plus vola­tile que par le passé en supplé­ment d’une rude concur­rence. Dési­rant à tout prix enle­ver cette verrue ines­thé­tique du paysage, le gouver­ne­ment local a alors propo­sé de verser aux commer­çants l’équivalent de leurs béné­fices pour les deux mois de travaux et d’assurer égale­ment la paye des employés dès lors provi­soi­re­ment sans emploi. Cette propo­si­tion, bien que semblant pouvoir régler le problème, a toute­fois été reje­tée par la majo­ri­té des commer­çants, ce pour de raisons qui si elles n’ont pas été détaillées, sont aisé­ment compré­hen­sibles.

Les commer­çants ont en effet eu peur que le verse­ment de ces indem­ni­tés soit un déclen­cheur pouvant leur faire perdre bien plus que deux mois de rela­tive inac­ti­vi­té. Le gouver­ne­ment étant conscient que les commer­çants ne déclarent qu’une infime partie de leurs reve­nus réels, il avait propo­sé que les indem­ni­tés versées le soient non pas en fonc­tion des décla­ra­tions faites aux services en charge du recou­vre­ment des taxes, mais d’une évalua­tion faite par les commer­çants eux-mêmes. Si cette dispo­si­tion semblait pouvoir apla­nir les problèmes et donner le signe du début des travaux, les gérants ou proprié­taires de maga­sins ont pour leur part été effrayés par la vision des fonc­tion­naires du Commerce les impo­sant ensuite non plus sur une base large­ment mino­rée, mais sur celle des indem­ni­tés versées par le gouver­ne­ment local. Celui-ci a eu beau préci­ser qu’aucun chiffre ne serait trans­mis aux fonc­tion­naires du Commerce, rien n’y a fait.

Devant cette impasse la plus totale, les respon­sables locaux ont donc suspen­du le projet tout en conti­nuant de cher­cher une solu­tion pour l’instant hors de vue. De leur côté, les commer­çants de cette rue pour­suivent leur combat pour la survie de leur acti­vi­té, les clients emprun­tant cette piste afri­caine se faisant de plus en plus rares. Alors qu’il y a encore quelques semaines il était possible de flâner devant les maga­sins en passant sous les arcades, l’accès s’en trouve aujourd’hui tota­le­ment fermé par une partie des marchan­dises propo­sées à la vente. Arguant que leurs maga­sins sont trop petits alors qu’ils doivent multi­plier les gammes pour atti­rer les clients, ils ajoutent égale­ment que ces surfaces leur appar­tiennent et qu’ils ont donc le droit d’en dispo­ser à leur guise.

Si un élu muni­ci­pal fraî­che­ment arri­vé suite aux élec­tions de cette année a propo­sé d’employer des moyens moins diplo­ma­tiques, ses collègues plus anciens se sont oppo­sés à cette idée en mettant en avant les risques de conflit pouvant dégé­né­rer entre les deux parties. Imagi­nant des barri­cades érigées par les commer­çants de part et d’autre de la rue, le gouver­ne­ment local tente de solu­tion­ner « harmo­nieu­se­ment » ce problème qui aura sans doute bien du mal à se régler, ce malgré le système dicta­to­rial souvent décrit comme ne lais­sant que peu de place à la discus­sion.