Héri­tage du passé et nivel­le­ment au présent

naxiSans doute faudra-t-il à la Chine plusieurs décen­nies pour effa­cer les traces noires de la période collec­ti­viste. On pour­rait logi­que­ment penser que ce « modèle » de socié­té s’estompe avec la dispa­ri­tion des géné­ra­tions ayant subi cette éduca­tion valo­ri­sant la seule élite au détri­ment de l’individu. À l’heure actuelle, ce pays en est à se cher­cher une nouvelle iden­ti­té repo­sant sur l’enrichissement person­nel et les appa­rences dictées par la consom­ma­tion. Cette oppo­si­tion entre le présent et un passé récent n’est pas sans créer de chocs. Faute de recul suffi­sant et d’expérience du système actuel, certains Chinois puisent dans la réserve du passé pour résoudre un problème précis. En découlent d’inévitables dérives ayant pour origine un forma­tage des esprits plus diffus qu’autrefois, mais bien présent.

Ce qui suit s’est dérou­lé il y a quelques semaines dans un district rural du Yunnan. Il y a encore quelques années, les enfants nés dans les villages des mino­ri­tés ethniques passaient leurs premières années en compa­gnie de leurs parents ou grands-parents ; ce n’est qu’à l’âge de sept ans qu’ils rejoi­gnaient l’école du village. Moder­ni­té ambiante et hausse des reve­nus aidant, une partie de ces enfants fréquente à présent les écoles mater­nelles ou les jardins d’enfants.

Pour eux et malgré leurs trois ou quatre ans, l’environnement très diffé­rent a pour effet de les exclure des autres enfants nés dans cette ambiance. Même dans les jeux qui meublent la plus grande partie du temps passé dans l’enceinte close de l’école, ils se sentent à part ou sont mis à l’écart par ceux déjà rodés à cette ambiance.

Yuan fait partie du person­nel de cette école. Il s’agit de son premier poste et s’est retrou­vée là faute de trou­ver quelque chose de mieux. Après ses études et l’obtention de son diplôme, elle pensait deve­nir profes­seur dans un établis­se­ment de Kunming ou des envi­rons. Le manque de rela­tions lui a barré cette route et a dû se rabattre sur ce village loin de tout. Yuan n’en est pas malheu­reuse parce que vit au milieu des enfants et que c’est à cette mission d’enseignement qu’elle s’est desti­née. Elle a remar­qué ces enfants venus des montagnes qui ne jouent que rare­ment avec les autres. La plupart du temps reclus dans un coin de la cour, ils se contentent d’observer. Yuan a égale­ment remar­qué qu’ils avaient le plus grand mal à prendre la parole lorsqu’elles posaient des ques­tions. Dans la plupart des cas, ils connaissent les réponses, mais ont le plus grand mal à impo­ser leurs voix au milieu du tumulte régnant dans la classe.

Bien qu’une Han, elle a vécu les mêmes moments diffi­ciles en étant née dans une famille modeste. Des habits moins à la mode que les autres, une éduca­tion paren­tale faisant que l’on s’exprime lorsque l’on y est auto­ri­sé ont précé­dé les années de sa forma­tion. Elle a appris à ensei­gner et surtout à norma­li­ser les élèves tout en favo­ri­sant ceux sortant du lot.

Depuis quelque temps, ces grands-parents d’origine Naxi, une des mino­ri­tés ethniques présente dans la région, ont remar­qué que leurs deux petits-enfants étaient beau­coup plus turbu­lents que d’habitude, et même parfois inte­nables. Scola­ri­sés après les fêtes du Nouvel An, ils se disent que ce compor­te­ment est direc­te­ment lié à la fréquen­ta­tion des enfants du village, ce qui n’a rien de néga­tif . Quelques jours plus tard, la petite fille est hospi­ta­li­sée d’urgence après plusieurs malaises. Les analyses de sang révèlent la présence de fortes doses d’une substance médi­ca­men­teuse.

Après que les grands-parents aient expli­qué qu’ils ne donnaient aucun médi­ca­ment à leur petite-fille, la ques­tion est posée à son frère. Celui-ci raconte que lorsqu’ils arrivent à l’école, Yuan donne à chacun un compri­mé blanc qu’ils doivent avaler avec un verre d’eau.

Yuan est jointe par télé­phone et explique qu’il s’agit d’un médi­ca­ment pour elle sans risque puisque conseillé par un ami méde­cin. Il s’agit d’une substance censée donner plus de vita­li­té aux enfants. Une fois le nom du médi­ca­ment connu, les méde­cins ont pu trai­ter effi­ca­ce­ment la petite fille, ce qui lui a permis de rejoindre rapi­de­ment son domi­cile. Les parents reve­nus à la hâte de l’usine du Guang­dong où ils travaillent ont porté plainte, ce qui a valu à Yuan de se retrou­ver inter­ro­gée par la police.

En présence des parents et des grands-parents, elle a expli­qué entre deux sanglots qu’elle avait voulu que les deux enfants s’intègrent aux autres afin qu’ils ne soient pas malheu­reux. Le problème est qu’elle a mal compris la fréquence d’administration du médi­ca­ment en donnant un compri­mé par jour au lieu d’un par semaine.

Devant ces sincères remords les parents ont reti­ré leurs plaintes, la petite fille étant remise sur pied et les méde­cins ayant affir­mé qu’elle n’aurait aucune séquelle à suppor­ter. Réac­tion tout autre de la direc­tion de l’école qui a renvoyé Yuan après avoir noté sur son livret profes­sion­nel la raison de son licen­cie­ment, ce qui lui inter­dit d’espérer un emploi dans ce domaine. Yuan est-elle la seule coupable dans un système où la compé­ti­tion l’emporte sur les spéci­fi­ci­tés liées à chaque indi­vi­du ou origine ? C’est en tout cas cette réponse facile qui a été privi­lé­giée par la direc­tion de l’école.