Hengxian : derrière le béton, un bout de Chine

aie

Dès les derniers cubes de bétons dans le rétro­vi­seur, le paysage passe du gris prati­que­ment uniforme à un patch­work de verts. Seules les fleurs de jasmin viennent donner de mai à octobre l’impression qu’il a neigé, ce qui n’est jamais arri­vé dans ce bout de Guangxi. En hiver, ce sont de bizarres tunnels recou­verts de paille de riz qui viennent donner un semblant de relief à cette vaste plaine qui se répar­tit de part et d’autre des méandres de la rivière. À l’intérieur de ces abris, ce sont des cham­pi­gnons (蘑菇 –Mógu), ceux que nous appe­lons cham­pi­gnons de Paris. Profi­tant de la chaleur et de l’humidité des rizières ayant donné la dernière récolte, ils donnent aux paysans un reve­nu supplé­men­taire. Depuis deux ans, ces produc­tions arti­sa­nales sont forte­ment concur­ren­cées par ce que l’on peut nommer des usines. Là, ce n’est plus la nature qui œuvre, mais de puis­sants compres­seurs qui donnent tant la tempé­ra­ture idéale que l’humidité néces­saire.

aiePour les agri­cul­teurs l’activité se répar­tit entre les diffé­rentes cultures qu’est la canne à sucre qui va occu­per une partie des terres durant toute l’année. Le riz, le jasmin, le maïs doux, les pommes de terre et les fruits tels que longanes, litchis, bananes sont culti­vés auxquels il faut ajou­ter les mûriers dont les feuilles servent de nour­ri­ture aux nombreux vers à soie élevés près des habi­ta­tions. Inutile de vous dire que les paysans ne chôment pas, le maraî­chage de plants de fraises ou de légumes qui seront vendus sur les marchés locaux. Malgré ce qui pour­rait passer pour une richesse tant les produc­tions sont nombreuses, les béné­fices n’ont pas toujours été au rendez-vous, la situa­tion s’améliorant depuis envi­ron cinq ans. Si Mao a en effet voulu récom­pen­ser et calmer ceux qui l’ont aidé à accé­der au pouvoir en donnant à chaque famille un lopin de terre, celui-ci s’est avéré trop exigu pour être rentable. De plus, la multi­pli­ca­tion des exploi­tants a forte­ment nui à la moder­ni­sa­tion de l’agriculture, les parcelles étant trop réduites pour y faire entrer le moindre engin agri­cole de taille.

Si la condi­tion des agri­cul­teurs s’est amélio­rée, cela est dû en partie aux aides régio­nales et natio­nales au travers de primes, mais aussi à la suppres­sion des impôts et taxes. La récente loi sur le droit de céder ses baux de loca­tion a égale­ment permis une meilleure gestion des terres en donnant à un même loca­taire (le sol appar­te­nant à l’état, les terrains ne sont que loués). Toute­fois, et même avec les réduc­tions de 13% sur les achats d’électroménager, les paysans ne vivent pas dans le luxe, mais tout juste dans un envi­ron­ne­ment plus décent.

aieSur ces terres, nombreux sont les Zhuang, ethnie instal­lée dans le Guangxi depuis des milliers d’années. Comme souvent dans le milieu paysan, la langue prati­quée n’est pas le putong­hua offi­ciel, ni même le Ping­hua prati­qué à Nanning, mais un dialecte local que seuls comprennent ceux nés ici ou ayant de fréquents contacts avec ces popu­la­tions. Malgré les diffi­cul­tés quoti­diennes liées à la vie dans les campagnes, l’ambiance y est souvent gaie, presque festive. Compa­ré à seule­ment quelques années, la diffé­rence est la quasi-absence d’enfants âges de 7 à 10 ans travaillant avec leurs parents. Cela est dû au fait que le premier cycle de scola­ri­té est deve­nu gratuit et au nombre impor­tant d’écoles rurales qui ont été créées.

Si les fêtes tradi­tion­nelles sont nombreuses tout au long de l’année, celles-ci ont souvent lieu dans des espaces parfai­te­ment aména­gés où terrains de basket côtoient des bâti­ments récents ayant pour voca­tion d’accueillir les diverses mani­fes­ta­tions. Si ceux-ci sont finan­cés pour une faible part par le district, c’est pour des raisons de budget, mais aussi parce que les habi­tants n’ont pas l’habitude de faire appel à une admi­nis­tra­tion provi­dence ainsi que par un souci d’indépendance lié à la culture de ces ethnies. Il est donc courant qu’un village finance ses propres infra­struc­tures que celles-ci soient routières ou à voca­tions cultu­relles. Chacun donne ce qu’il peut, et ce n’est qu’une fois une certaine somme mini­male réunie qu’il est fait appel au district. Il en est de même lors d’un conflit de voisi­nage où la police n’est souvent appe­lée que pour consta­ter les dégâts, les problèmes se résol­vant avec ce qui était sous la main. Si ces querelles sont fréquentes, l’unité se reforme dès qu’un intrus vient trou­bler cette harmo­nie ou qu’une déci­sion admi­nis­tra­tive est jugée arbi­traire. C’est sans aucun doute cela qui fait réflé­chir à deux fois les respon­sables locaux avant de déci­der d’un chan­ge­ment quel­conque, et qui freine consi­dé­ra­ble­ment l’ardeur des forces de l’ordre lorsqu’elles doivent inter­ve­nir.

aieDurant des siècles, la femme n’a été ici qu’une espèce de « couteau suisse » qui ne sortait des champs que les quelques jours suivants l’accouchement. La nais­sance d’une fille était consi­dé­rée comme une catas­trophe, car appe­lée à se marier et donc à quit­ter l’exploitation agri­cole en plus de ne pas héri­ter du nom du père. Un meilleur niveau de vie, une scola­ri­té plus fréquente donnant une meilleure éduca­tion, fait que les infan­ti­cides ont prati­que­ment dispa­ru et que les aban­dons sont de moins en moins nombreux. De nos jours, bien plus de jeunes filles pour­suivent leurs études, savent utili­ser un ordi­na­teur, ce qui se révèle souvent utile pour leurs parents qui suivent de plus près les dernières tech­niques ou infor­ma­tions sur les cultures.

Une autre amélio­ra­tion, même si elle peut paraître minime pour nous occi­den­taux, est une mesure prise par le gouver­ne­ment de région qui du fait de son statut d’autonomie même rela­tive peut prendre certaines mesures de portées locales. Depuis deux ans, les agri­cul­teurs âgés de plus de 70 ans béné­fi­cient d’une pension retraite sous certaines condi­tions de ressources de ses enfants. Si le montant n’est pas très élevé (300 RMB), cette rente est égale­ment asso­ciée à une assu­rance santé couvrant 80 % des frais d’hospitalisation. Cette évolu­tion a pour effet de soula­ger tant le budget que l’esprit des enfants pouvant dès lors privi­lé­gier certains achats ou des études plus longues pour leurs enfants.

Main­te­nant que vous êtes plus au fait de l’ambiance, nous visi­te­rons cette campagne lors du prochain article avec des lieux qui sans être gran­dioses recèlent ce qui est pour moi primor­dial : la vie de ces paysans dans cet envi­ron­ne­ment si typique.

[slide­show id=14]