Fin du hukou agri­cole : une mesure socia­le­ment écono­mique

Instau­ré dès 1958, le système de hukou a beau­coup été criti­qué et sa réforme aussi souvent annon­cée que repous­sée. Son but initial était d’éviter les migra­tions de massives et incon­trô­lée de popu­la­tions des régions pauvres vers celles plus riches et sa consé­quence majeure qui est la créa­tion de bidon­villes. Avec le déve­lop­pe­ment écono­mique de la Chine et le besoin de main-d’œuvre de la part des entre­prises des zones côtières, le hukou est deve­nu une cause de ségré­ga­tion entre les rési­dents perma­nents et ceux venus d’autres régions. La loca­tion d’un loge­ment plus chère, l’achat quasi­ment impos­sible, des coûts de scola­ri­sa­tion plus élevés et les nombreux passe-droits sont les barrières asso­ciées à la vie de tout migrant, ce sans que la durée de son « exil » vienne amélio­rer sa situa­tion.

― Moins connu : le hukou agri­cole

La portée de ce permis de rési­dence concerne bien plus que la main d’œuvre migrante avec au niveau régio­nal, mais égale­ment à l’intérieur de la divi­sion admi­nis­tra­tive qu’est le district. Né à la campagne ou dans une agglo­mé­ra­tion, un enfant se voit marqué à vie par cette origine qui lui inter­dit par exemple de fréquen­ter les meilleures écoles publiques de la ville dont son domi­cile n’est pour­tant distant que de quelques kilo­mètres. Là encore beau­coup de passe-droits monnayés au prix fort, qu’il s’agisse des respon­sables locaux ou des chefs d’établissements et leurs « sous-traitants » que sont les person­nels ensei­gnants ou non.

Ces dernières années ont été le théâtre de situa­tions ubuesques donnant nais­sance à de nombreux conflits tour­nant parfois à l’affrontement. Avec le déve­lop­pe­ment des agglo­mé­ra­tions, de nombreux enfants se sont en effet retrou­vés scola­ri­sés dans un établis­se­ment qui quelques mois aupa­ra­vant était clas­sé dans les terrains agri­coles. Diffi­cile dès lors d’expliquer à une famille qu’ils ne peuvent scola­ri­ser leur enfant à quelques centaines de mètres de l’endroit où celui-ci est né alors que dans le même temps les rési­dents des nouvelles construc­tions n’ont aucun mal à trou­ver une place pour le leur.

― Une réforme long­temps annon­cée, mais toujours repous­sée

Annon­cer des réformes est aussi facile et sans plus de risques dans une démo­cra­tie que dans une dicta­ture. Dans le premier cas les promesses sont rapi­de­ment oubliées par les rêveurs y ayant crû, et dans la seconde personne ou pas grand-monde ne va mettre sa « santé » en danger en les rappe­lant aux diri­geants. À cela s’ajoute qu’une réforme ne se limite pas à un discours de foire au Bour­get ou au Troca­dé­ro en devant être au moins en partie réali­sable. Or suppri­mer le hukou agri­cole pose de très nombreux problèmes dont le premier concerne les enfants. Pour scola­ri­ser des milliers d’enfants supplé­men­taires en milieu urbain il faut que la logis­tique le permette, ce tant en ce qui concerne les établis­se­ments que les moyens de trans­port. Construire des écoles et ache­ter des bus n’est pas un souci en soi, mais se heurte au problème du finan­ce­ment et donc à la bonne ou mauvaise volon­té des gouver­ne­ments locaux.

Quel inté­rêt d’investir dans des bâti­ments et du person­nel pour des enfants dont les parents n’ont qu’un faible pouvoir d’achat, ce qui n’apporte donc rien ou peu à l’économie locale ? Cette ques­tion a souvent été au centre des débats sans que soient réel­le­ment cher­chées les bonnes réponses, le gouver­ne­ment central accep­tant l’opposition des respon­sables locaux au nom de la « paix sociale ». Comme dans n’importe quel pays un cita­din se croit souvent plus évolué qu’un paysan et ne manque pas une occa­sion de lui faire remar­quer. Le « et va donc paysan ! » n’a rien d’un compli­ment ce en Chine comme en France, du moins lorsque l’hexagone en comp­tait bien plus qu’aujourd’hui.

― 2014, le début de la fin du hukou agri­cole 

En Chine, une province possède une grande auto­no­mie sous réserve que les dispo­si­tions prises ne viennent pas trou­bler l’ordre public ou la sécu­ri­té et l’intégrité du terri­toire. C’est au nom de cette liber­té de déci­sion que le Shan­dong a suppri­mé le hukou agri­cole en 2004. Cette expé­rience de 10 ans a été très utile aux experts natio­naux char­gés d’étudier et de four­nir les éléments pouvant permettre la suppres­sion de cet « apar­theid » au niveau des districts. Présen­té en juillet de cette année, le texte offi­ciel a été publié un mois plus tard en s’étant large­ment inspi­ré de ce qui a été fait dans le Shan­dong. Depuis le 1er août, les provinces et régions auto­nomes doivent par consé­quent mettre en œuvre les moyens néces­saires à la suppres­sion du hukou agri­cole. Cette dispo­si­tion est toute­fois loin de signer « l’arrêt de mort » de cette barrière, le texte préci­sant que cette suppres­sion doit inter­ve­nir « lorsque cela est maté­riel­le­ment et humai­ne­ment possible ». Il faut égale­ment ajou­ter que cette mesure ne concerne pas les grandes agglo­mé­ra­tions et se limite, du moins pour l’instant, au niveau du district. Un migrant du Guangxi travaillant depuis 10 ans à Foshan devra par consé­quent toujours payer plus cher son loge­ment et la scola­ri­sa­tion de ses enfants.

― Une mesure sociale pour soute­nir l’économie locale

Ce texte n’a donc aucune utili­té ? Pas du tout, car cette dispo­si­tion comporte un impor­tant volet écono­mique. Côté gouver­ne­ment local, des aides finan­cières sont d’ores et déjà prévues pour la construc­tion d’écoles, de moyens de trans­port et de loge­ments sociaux. Ce soutien entre dans le cadre de la déci­sion prise en début d’année d’urbaniser 100 millions d’agriculteurs supplé­men­taires. Si l’aspect social est bien présent, celui écono­mique est très loin d’être négli­geable. De nouvelles construc­tions, ce c’est du travail pour des milliers d’ouvriers, l’ouverture de maga­sins embau­chant les filles des paysans et donc de nouveaux consom­ma­teurs. Dès lors, le deal devient plus inté­res­sant pour les gouver­ne­ments locaux, même si les « cadeaux » long­temps asso­ciés aux nouveaux chan­tiers sont bien moins nombreux que par le passé. En suppri­mant progres­si­ve­ment le hukou agri­cole, le gouver­ne­ment central compte ainsi faire d’une pierre deux coups avec une mesure sociale à desti­na­tion des paysans et en l’accompagnant de l’incontournable volet écono­mique. Ces deux éléments sont d’ailleurs indis­so­ciables, le social ayant un coût qui doit être finan­cé autre­ment que par de belles paroles.