Faux folk­lo­re et vraies spéci­fi­ci­tés cultu­rel­les

En Fran­ce nous avons Peret­te et le pot à lait, en Chine Lhas­sa et le Pota­la. Cette compa­rai­son n’a de raison d’être que le côté humo­ris­ti­que de cette rime faci­le. Elle permet toute­fois de souli­gner les asso­cia­tions systé­ma­ti­ques dont l’être humain a besoin pour se posi­tion­ner par rapport à un lieu ou une situa­tion. En règle géné­ra­le, ces analo­gies traver­sent les siècles sans évolu­tion nota­ble pour deve­nir des éléments du folk­lo­re local souvent jugés indis­so­cia­bles des spéci­fi­ci­tés cultu­rel­les.

Bien que de nos jours un paysan mongol dépla­ce plus souvent sa your­te en 4X4 qu’à cheval, il demeu­re un héri­tier direct de la cultu­re atta­chée à sa région. Il en est de même pour un tibé­tain qui peut aujourd’hui se rendre à Cheng­du en 48 heures grâce au train au lieu de plusieurs semai­nes. Ce qui est étran­ge est que ceux qui trou­vent le plus souvent à redi­re sont la plupart du temps les mêmes qui se présen­tent comme des défen­seurs de ces popu­la­tions dont l’isolement est en gran­de partie cause de leur pauvre­té. En y regar­dant de plus près, on s’aperçoit que le raison­ne­ment des bobos soixante-huitard, et parfois très tard, n’est dicté que par le seul égoïs­me. Faute d’avoir eu la volon­té de proté­ger leurs propres spéci­fi­ci­tés loca­les, ils recher­chent ailleurs ce qu’ils ont perdu chez eux, ce tout en appré­ciant à leur retour le confort offert par les socié­tés moder­nes.

Il est sans doute vrai que les riziè­res en terras­se de Long­sheng perdraient une partie de leur attrait si les touris­tes ne croi­saient les Yao rouges ou les Miao qu’assis au volant d’Audi Q7 ou de Porsche Cayen­ne. Ce serait pour­tant un signe de cette évolu­tion souhai­tée par ceux qui exploi­tent la pauvre­té histo­ri­que de ces popu­la­tions en la trans­for­mant en un argu­ment criti­que à l’encontre du systè­me chinois. Que les touris­tes se rassu­rent, ils pour­ront négo­cier enco­re des années au plus bas prix les objets arti­sa­naux vendus par les ethnies mino­ri­tai­res, ce d’autant plus aisé­ment que l’immense majo­ri­té de ces produc­tions « loca­les » vient des zones indus­triel­les de Shan­ghai.

Ce désir ou besoin d’attirer les mouches appâ­tées par l’odeur de la pauvre­té faus­se­ment rebap­ti­sée excep­tion cultu­rel­le touche l’ensemble du pays, la Chine dési­rant exploi­ter comme d’autres ce filon finan­ciè­re­ment inté­res­sant. Dans ce petit villa­ge, qui n’est en fait qu’un bourg malgré une popu­la­tion dépas­sant celle de Stras­bourg, le musée est en travaux pour être rehaus­sé d’un étage afin d’abriter quel­ques aspects supplé­men­tai­res du folk­lo­re local. Dans le parc envi­ron­nant, vien­nent s’asseoir de nombreux paysans d’origine Zhuang perce­vant la retrai­te allouée par l’État. S’ils ne sont pas à cet endroit précis pour renfor­cer le décor, mais pour profi­ter de la fraî­cheur donnée par les arbres, les chants qu’ils enton­nent sont les mêmes que ceux de leurs ancê­tres. S’il n’y a pas le costu­me tradi­tion­nel, l’ambiance est bien présen­te et crée un contras­te supplé­men­tai­re.

À quel­ques mètres du musée, la riviè­re est un autre centre d’intérêt avec une super­be boucle sur fond de hautes colli­nes verdoyan­tes. En contre­bas, les vieux bateaux de bois appor­tent une note de beau­té supplé­men­tai­re à ce super­be décor offert par la natu­re. Si ces embar­ca­tions font « jolies » sur une photo de voya­ge, il faut toute­fois savoir qu’elles sont en prio­ri­té des habi­ta­tions. Pour les pêcheurs ou les ouvriers travaillant sur les chan­tiers navals voisins, ces héber­ge­ments ont long­temps été les seuls finan­ciè­re­ment acces­si­bles. En 2005, ils étaient ainsi plusieurs dizai­nes blot­tis les uns contre les autres, sorte de cité lacus­tre de la pauvre­té. Un neuf ans plus tard, il n’en reste qu’une peti­te dizai­ne, les anciens occu­pants ayant vu leurs reve­nus augmen­ter ce qui asso­cié aux loge­ments à bas prix leur a permis de louer ou d’acheter un appar­te­ment nette­ment plus confor­ta­ble.

Adieu le folk­lo­re lié à la présen­ce de ces bateaux ? Pas tout à fait. Le gouver­ne­ment local a en effet ache­té les derniè­res embar­ca­tions dans le but de préser­ver l’aspect histo­ri­que de cette Chine que peu de Chinois regret­tent. Cette dizai­ne de bateaux est aujourd’hui occu­pée gratui­te­ment par des famil­les modes­tes (il en reste enco­re beau­coup), les auto­ri­tés loca­les offrant l’eau et l’électricité en supplé­ment de la mise à dispo­si­tion des jardins pota­gers autre­fois exploi­tés par les pêcheurs. Les enfants sont pour leur part scola­ri­sés gratui­te­ment lors des deux premiers cycles d’enseignement, repas de midi compris. Ceri­se sur le gâteau, ou sur le bateau, le gouver­ne­ment local attri­bue une prime de 500 yuans mensuels à chacu­ne de ces famil­les au titre de l’aide socia­le.

On peut bien enten­du criti­quer cette opéra­tion en mettant en avant que cela ne résout pas les problè­mes de pauvre­té auxquels est confron­tée la Chine. S’il y a il est vrai des Chinois très riches et d’autres très pauvres, cette situa­tion ne date pas d’hier et n’a rien de spéci­fi­que à la Chine. Ce genre d’actions marque toute­fois un net progrès dans les menta­li­tés des respon­sa­bles locaux qui favo­ri­sent moins les flon­flons au béné­fi­ce d’opérations moins voyan­tes, mais nette­ment plus effi­ca­ces. Ce folk­lo­re vague­ment poli­ti­que étant un des repro­ches visant les respon­sa­bles locaux, la moin­dre évolu­tion vaut d’être souli­gnée en espé­rant qu’elle sera le trem­plin de nombreu­ses autres.