Expa­triés, pour­quoi parler chinois ne sert à rien ?

Après 12 ans passés en Chine, un constat s’impose : pour un expa­trié, parler chinois ne sert à rien et peut même se révé­ler handi­ca­pant ! Ce juge­ment qui devrait me faire des amis parmi les inven­teurs de méthodes linguis­tiques demande quelques expli­ca­tions. Parler la langue du pays consti­tue pour­tant un instru­ment obli­ga­toire favo­ri­sant l’intégration ? Foutaise, car étran­ger vous êtes et étran­ger vous reste­rez, quel que soit votre niveau de putong­hua et la durée de votre présence dans le pays.

Cette fron­tière linguis­tique n’est qu’un élément parmi d’autres donnant sa matière à un peuple. Rien n’empêche bien sûr de fran­chir cette fron­tière, mais ne vous fera pas pour autant quit­ter son costume d’étranger.

Parler la langue du pays où l’on vit permet de mieux se faire comprendre ? Oui, à de rares occa­sions comme lorsqu’il est indis­pen­sable d’expliquer sa vision d’un sujet précis, géné­ra­le­ment tech­nique. Encore faut-il que les audi­teurs comprennent la langue prati­quée, ce qui est très loin d’être toujours le cas.

Les Chinois ont en effet la chance de ne pas avoir dû subir l’élagage d’un Jules Ferry coupant à la tron­çon­neuse les branches qu’étaient les patois régio­naux. Le béné­fice, parce que c’en est un, est la présence de centaines de langues locales très éloi­gnées les unes des autres. Pour la plupart, elles ne s’écrivent pas en étant apprises orale­ment dès la naissance.

Et le Putong­hua alors ? Regar­dez le mur de briques qui décore l’arrière-plan de ce site. Il est consti­tué de centaines de briques toutes diffé­rentes les unes des autres, liées par un joint de ciment. En matière de langues en Chine, le Putong­hua est ce ciment qui lie les briques entre elles. Il n’est prati­qué qu’en présence de personnes étran­gères au terri­toire, qu’elles soient ou non chinoises, et unique­ment par les jeunes géné­ra­tions l’ayant appris à l’école.

Contrai­re­ment à ce que certains pour­raient penser, la présence de ces nombreux dialectes n’affaiblit pas le peuple chinois, mais au contraire le soli­di­fie en renfor­çant l’identité des habi­tants. Ce ciment n’est en aucun cas un crépi qui unifie l’apparence du mur, mais au contraire une mise en valeur et une protec­tion de chaque brique.

Même dans les villes où les étran­gers sont nombreux, ils sont aisé­ment iden­ti­fiables parce que physi­que­ment diffé­rents, qu’ils parlent ou non le putong­hua. Ces diffé­rences aisé­ment remar­quables font partie inté­grante de son iden­ti­té et il serait ridi­cule de vouloir les dissi­mu­ler à tout prix au nom d’une inté­gra­tion forcée. Cette dernière ayant obli­ga­toi­re­ment des limites, peuvent naître divers dangers et incom­pré­hen­sions en se pensant « plus chinois que certains Chinois ».

Pour maté­ria­li­ser ce premier volet, une anecdote :

À l’occasion d’un repas orga­ni­sé à l’occasion du Nouvel An, je me retrouve à la même table qu’un couple d’une tren­taine d’années. Le mari est un chef d’entreprise roulant en Audi. Son épouse est membre du club des Chinoises occi­den­ta­li­sées, ou du moins tentant de le lais­ser croire. Le résul­tat est qu’elle ne ressemble à personne d’autre, c’est-à-dire à rien. Bien évidem­ment, ils parlent anglais ou en sont persua­dés. C’est cette pratique de la langue de Shakes­peare, ou vague­ment assi­mi­lable, qui les a pous­sés à s’asseoir à mes côtés. J’ai par consé­quent droit aux ques­tions standards :

  • De quel pays je viens ?
  • Quelle est mon acti­vi­té professionnelle ?

Et autres bana­li­tés leur permet­tant de se mettre en valeur en étant les rares de la centaine de personnes présentes à être capable de discu­ter avec moi.

Je leur réponds bien évidem­ment en anglais, ce qui démontre qu’il y a au moins deux niveaux de médio­cri­té dans la pratique d’une langue étran­gère : Le leur et le mien, aussi mauvais dans un cas que dans l’autre, mais dans des registres différents.

À un moment de la « discus­sion », le jeune homme semble éprou­ver quelques diffi­cul­tés à trou­ver le mot qu’il veut inté­grer dans sa phrase. Il demande à son épouse, mais sans succès. Le voyant dans l’embarras, je lui demande en putong­hua ce qu’il veut me deman­der. Le couple paraît surpris, mais aussi déçu que je puisse m’exprimer dans leur langue. La consé­quence est qu’ils ne m’adresseront quasi­ment plus la parole, ni en anglais ni en chinois. Pour eux, je perds en effet tout inté­rêt en n’étant plus un moyen de se mettre en valeur.

Cerise sur le gâteau, je demande à une serveuse de m’apporter un sachet de serviettes en papier. Ces jeunes-filles n’ont que rare­ment suivi de longues études et le dialecte local est la seule langue qu’elles parlent aisé­ment. C’est donc dans ce patois que je fais ma demande.

Après un regard valant toutes les paroles, le couple moderne se lève et change de table.

Dans le prochain « épisode », je vous expli­que­rai pour­quoi il est plus impor­tant de comprendre une langue que de la parler. Le niveau supé­rieur est l’assimilation de la culture chinoise, cet aspect étant incon­tour­nable à la compré­hen­sion de nombreuses situa­tions courantes. Cette vision des choses concerne ici la Chine, mais s’applique aussi bien à tout autre pays, y compris pour un étran­ger vivant en France.