Et si les commu­nistes avaient perdu la guerre civile ?

PuissanceJe me pose souvent la ques­tion de savoir ce que serait la Chine aujourd’hui si les natio­na­listes avaient gagné la guerre civile. Si ce genre d’exercice est toujours déli­cat, car tient plus de la prédic­tion de Mme Soleil, il est toujours possible d’envisager quelques pistes.

Si certains pensent que ce pays serait en puis­sance 100 ce qu’est deve­nu Taiwan, cette hypo­thèse est peu probable et tient à la taille du pays. Si en effet la diaspo­ra des riches Chinois et les Améri­cains ont forte­ment contri­bué au déve­lop­pe­ment écono­mique de l’île, ce même soutien même nota­ble­ment augmen­té aurait été une goutte d’eau dans un océan. Un autre élément à prendre en compte est le fait que la popu­la­tion chinoise immi­grée à Taiwan était majo­ri­tai­re­ment instruite puisque seule à avoir accès à l’enseignement. Faire évoluer une socié­té ayant une base de connais­sances déjà correcte est donc un avan­tage certain, surtout face à une popu­la­tion conti­nen­tale à plus de 90 % anal­pha­bète.

Il en est de même d’une vision démo­cra­tique d’une Chine gérée dès 1949 par le camp natio­na­liste, Taiwan n’ayant initié ce proces­sus que dans les années 80, et ce, après la mort de Tchang Kai Check. Il est assez incer­tain que les Chinois auraient atten­du plus de trente ans pour voir se réali­ser les promesses faites par quelques diri­geants sans qu’il n’y ait d’autres conflits d’envergure. Il est par contre raison­nable de penser à une Chine proche du système indien, les castes étant rempla­cées par des classes aux diffé­rences sociales très marquées.

Ce qui est par contre presque certain, c’est que sans atteindre le niveau d’un pays déve­lop­pé, les Chinois auraient évité les périodes du grand bond en avant et de la révo­lu­tion cultu­relle, même si les diri­geants natio­na­listes exilés à Taiwan n’ont guère brillé par leur esprit de tolé­rance. Sans doute égale­ment que le conflit entre le Viet­nam et les Améri­cains aurait connu un épilogue diffé­rent comme sans doute celui qui s’est dérou­lé en Corée.

D’un point de vue écono­mique, la Chine serait sans doute bien plus en avance qu’elle ne l’est actuel­le­ment, ce qui n’est pas sans poser un cas de conscience aux « bien-pensants » qui trouvent déjà que son état actuel n’est pas sans poser de problèmes au reste du monde. Une Chine qui n’aurait pas perdu trente ans en errance idéo­lo­gique serait en effet méca­ni­que­ment plus en avance qu’elle ne l’est aujourd’hui. A moins d’admettre que cette évolu­tion logique aurait été frei­née par quelques inter­ven­tions étran­gères visant à réduire les préten­tions chinoises, les soucis causés par ce pays seraient donc appa­rus bien plus tôt. Imagi­nez seule­ment l’impact du choc pétro­lier des années 70 avec une Chine en pleine ascen­sion écono­mique et ayant un besoin de matières premières bien supé­rieur à celui qu’il n’est actuel­le­ment.

Un pays comme le Japon n’occuperait égale­ment sans doute pas la place qu’il détient actuel­le­ment, car sérieu­se­ment concur­ren­cé par les produits chinois, et il est fort à parier que la Corée avec un terri­toire plus éten­du ne serait pas dans le même état de déve­lop­pe­ment qu’il n’est de nos jours. En ce qui concerne les puis­sances écono­miques occi­den­tales, la majo­ri­té des problèmes actuels étant liés à des problèmes internes. La déca­dence serait en effet bien plus avan­cée du fait là aussi de cette concur­rence face à laquelle ces pays, pour­tant en avance, ont été inca­pables de s’adapter .

Si une telle situa­tion quelque peu apoca­lyp­tique n’avait sans doute pas été envi­sa­gée dans le cas d’une victoire du camp natio­na­liste, cette montée en puis­sance inéluc­table et offi­ciel­le­ment souhai­tée se serait par consé­quent rapi­de­ment heur­tée à une multi­tude d’inconvénients. Il est probable que ceux qui mettent aujourd’hui en avant la défense des droits de l’homme mettraient en première posi­tion leur propre protec­tion, et ce, quels qu’en soient les moyens. Une Chine où les élec­tions régu­lières et le droit d’expression seraient à l’image de ce que nous connais­sons dans les pays occi­den­taux ne chan­ge­rait aucu­ne­ment le fait que ce pays serait deve­nu bien plus tôt ce qui est décrit comme la cause de nos problèmes d’aujourd’hui.

À moins qu’il ne soit admis par ces mêmes donneurs de leçons qu’un juste milieu aurait été impo­sé, au besoin par la force, faisant de la Chine le même atelier mondial, mais unique­ment au service de quelques pays. C’est sans doute dans cette situa­tion que se trou­ve­rait de nos jours la Chine, et ce qui semble gêner le plus est non pas le retard social de la popu­la­tion, mais le fait que l’évolution actuelle se fasse sans les habi­tuels et incon­tour­nables acteurs de pays dits déve­lop­pés.

Il s’avère donc diffi­cile de choi­sir entre une version faus­se­ment huma­niste qui ne fait que se nour­rir d’une situa­tion, et la réali­té d’un pays comblant progres­si­ve­ment un retard qui n’aurait jamais exis­té si l’histoire en avait déci­dé autre­ment. Si la Chine a perdu trente ans, les Occi­den­taux en ont gagné autant et ce n’est sûre­ment pas la faute des Chinois si ces années ont été perdues à bati­fo­ler en étant certain que rien ne pouvait chan­ger dans un monde suppo­sé figé.

Les avances tech­no­lo­giques, sociales, cultu­relles sont les avan­tages dont l’occident dispo­sait, sans comp­ter l’influence que certaines puis­sances exer­çaient sur les pays afri­cains dispo­sant d’une bonne partie des ressources mondiales en matières premières. Cette longueur d’avance, qui aurait dû être gérée par nos diri­geants poli­tiques, a été dans les faits dila­pi­dés au profit de quelques-uns au nom du profit immé­diat et des certi­tudes d’un monde immuable dictées par un senti­ment de supé­rio­ri­té.

Le seul reproche que l’on puisse faire à la Chine est donc d’avoir perdu ces trente ans, nous empê­chant ainsi de nous retrou­ver bien plus tôt devant nos respon­sa­bi­li­tés qui sont celles d’avoir lais­sé le pouvoir à des personnes qui se sont avérées elles tota­le­ment irres­pon­sables. Si Napo­léon avait lancé le premier aver­tis­se­ment sur un futur réveil de la Chine, celui-ci n’a guère été pris au sérieux par des succes­seurs s’honorant des conquêtes tout en lais­sant de côté les nombreuses défaites souvent dues à des erreurs stra­té­giques et non à une supé­rio­ri­té de l’ennemi.

Le cas de la Chine est une de ces erreurs qui une fois de plus est repro­chée au futur vain­queur, ce qui permet de remettre à plus tard la moindre auto­cri­tique, disci­pline qui est loin d’être un domaine où nous occi­den­taux, excel­lons.