Entre incom­pré­hen­sion totale et dénon­cia­tion par des intel­lec­tuels fran­çais Par JC Martin

mainComment traduire simple­ment cette incom­pré­hen­sion, ce mépris pour l’une des plus fertiles et anciennes civi­li­sa­tions ? L’allégorie du bambou symbo­lise avec réalisme et sensi­bi­li­té tout ce déca­lage entre la Chine et l’Occident. D’un coté, les Occi­den­taux perçoivent une image néga­tive du Chinois ‘homme de bambou’ . Ainsi, Huc rapporte : « les manda­rins chinois ressemblent beau­coup à leur longs bambous ; une fois qu’on est parve­nu à leur saisir la tête et à les cour­ber, ils restent là ; pour peu qu’on lâche prise, ils se redressent avec impé­tuo­si­té. ». A l’opposé, les asia­tiques y asso­cient les quali­tés de leur civi­li­sa­tion comme l’écrit, en 1928, Cheng Tcheng : « Les bambous ne cessèrent de s’accroître et de balan­cer leurs têtes. Un bambou est un indi­vi­du par sa tige aérienne, il est une collec­ti­vi­té par sa tige souter­raine. Un bambou est-il un indi­vi­du ou une commu­nau­té ? » Cette iden­ti­fi­ca­tion perdure et parvient encore à nous, avec l’écrivain contem­po­rain Lin Yutang : « La surface luisante, brunâtre, jaune et verte des troncs des bambous était le symbole bien connu du gentil­homme : la recti­tude de la ligne suggé­rant l’indépendance, la tige creuse l’absence de parti pris, et les join­tures robustes l’intégrité. »
 ! Serait-ce là une clé de compré­hen­sion réci­proque, à l’heure où cette plante fascine tant les Européens ?

Face aux désastres provo­qués par cette poli­tique, l’Europe dispose de forces critiques dans son élite intel­lec­tuelle. Parmi les intel­lec­tuels fran­çais, nous choi­si­rons Victor Hugo et deux grands poètes, Charles Baude­laire et Paul Valé­ry, pour leurs oppo­si­tions et leurs inter­pré­ta­tions critiques des rapports Orient-Occident ainsi créés. Lors de la deuxième guerre de l’opium (1858–1860), Victor Hugo dénonce la coali­tion franco-anglaise pour ses bombar­de­ments de Canton et son pillage de Pékin : « Deux brigands, la France et l’Angleterre, ont profa­né une cathé­drale d’Asie. » Dans une lettre remar­quable, il l’accuse pour la destruc­tion et le pillage d’un patri­moine cultu­rel excep­tion­nel, à l’image du Parthé­non, lui aussi la proie de Lord Elgin ! : « ll y avait, dans un coin du monde, une merveille du monde ; cette merveille s’appelait le Palais d’été. » L’accusation de Victor Hugo est sans détour : « Nous, Euro­péens, nous sommes les civi­li­sés, et pour nous, les Chinois sont les barbares. Voila ce que la civi­li­sa­tion a fait à la barba­rie. […]Devant l’histoire, l’un des deux bandits s’appellera la France, l’autre s’appellera l’Angleterre. Mais je proteste, et je vous remer­cie de m’en donner l’occasion ; les crimes de ceux qui mènent ne sont pas la faute de ceux qui sont menés ; les gouver­ne­ments sont quel­que­fois des bandits, les peuples jamais. »

Baude­laire, dont les poèmes sur le vin sont parmi les plus remar­quables de la litté­ra­ture fran­çaise, s’inquiète des effets destruc­teurs de l’opium, dans Para­dis arti­fi­ciels ; ses réfé­rences à l’Anglais de Quin­cey nous prouvent la perver­sion du pouvoir finan­cier anglais, en pleine phase d’expansion industrielle.

Plus tard, dans sa préface à l’essai de Cheng Tcheng, Paul Valé­ry prend une certaine hauteur, mais ses expli­ca­tions sur les origines de telles situa­tions sont sans appel : « Par malheur pour le genre humain, il est dans la nature des choses que les rapports entre les peuples commencent toujours par le contact des indi­vi­dus les moins faits pour recher­cher les racines communes et décou­vrir avant toute chose les corres­pon­dances des sensi­bi­li­tés. » Il en résulte des rela­tions sur des bases psycho­lo­giques peu propices à un équi­libre durable, rappe­lant ainsi les fonde­ments de tout système colo­nial ou impé­ria­liste : « Une mécon­nais­sance, un mutuel dédain, et même une anti­pa­thie essen­tielle, une sorte de néga­tion en partie double, quelques arrières pensées de violence et d’astuce – telle était jusqu’ici la substance psycho­lo­gique des rapports qu’entretenaient les uns avec les autres les magots et les diables étran­gers.» Valé­ry relève ce choc fron­tal entre l’Europe, toujours plus pres­sée, précise, en quête du nouveau, et la Chine, dont l’inertie est la proprié­té la plus sensible. Dans cette lutte asymé­trique, l’opium est l’arme maîtresse la plus effi­cace à long terme, selon Tcheng, pour intoxi­quer l’esprit et les intel­li­gences. Dans les années 1930, le Japon appli­que­ra la même stra­té­gie, comme le rappelle de nombreux ouvrages histo­riques et litté­raires chinois.

Tel est le contexte dans lequel la France entend jouer sa carte vinicole.

Jean-Claude MARTIN