En Chine les volés volent pour rouler

moto4Pour­quoi trai­ter ce sujet ? Parce que comme tout être humain, je m’intéresse en prio­ri­té aux sujets qui me touchent. Après une amie proche, un beau-frère et une belle-sœur ayant vu leur deux-roues élec­tri­que s’évaporer en l’espace d’un mois, il était logi­que que je n’échappe pas à ce qui est deve­nu une règle. Si ce vol peut être inter­pré­té de maniè­re opti­mis­te comme une preu­ve supplé­men­tai­re de ma parfai­te inté­gra­tion, il m’a pous­sé à aller plus loin dans ma réflexion et mes recher­ches.

Le premier point est que malgré mes 8 années de présen­ce dans ce pays, mes réac­tions sont enco­re très occi­den­ta­li­sées « version pays riche ». Vous qui rési­dez en Fran­ce ou dans n’importe quel autre pays « haute­ment civi­li­sé », qu’elle aurait été votre premiè­re action après la dispa­ri­tion de votre deux roues ? Bien sûr, dépo­ser une plain­te au commis­sa­riat de votre quar­tier, ce même si les chan­ces de voir abou­tir une très hypo­thé­ti­que recher­che sont maigres. En Chine il est inuti­le de perdre du temps à cette démar­che admi­nis­tra­ti­ve, ce surtout si votre véhi­cu­le est rela­ti­ve­ment ancien et vivez dans une peti­te agglo­mé­ra­tion. Vous allez sans doute penser que c’est pour­tant dans ces lieux recu­lés que les recher­ches ont le plus de chan­ces de réus­sir du fait d’une éten­due limi­tée. Eh bien pas du tout et même au contrai­re. Plus proches qu’elle ne l’est pour les gran­des villes se trou­ve la campa­gne et c’est juste­ment là que les véhi­cu­les volés enta­ment une secon­de vie.

Le kit du voleur
Le kit du voleur

La majo­ri­té des « emprunts invo­lon­tai­res » est en effet le fait de jeunes ruraux. Après plusieurs heures de dur entraî­ne­ment sur un deux roues de test préa­la­ble­ment volé par un profes­sion­nel du domai­ne, il suffit de quel­ques secon­des pour deve­nir proprié­tai­re d’un de ces millions de deux roues élec­tri­ques ache­tés aux alen­tours de 3000 yuans. Bien que certains modè­les récents soient équi­pés d’une alar­me et d’un systè­me bloquant la roue arriè­re, ces protec­tions sont très loin de se révé­ler effi­ca­ces. Cela concer­ne en parti­cu­lier l’alarme qui bien que fonc­tion­nant à merveille en émet­tant un puis­sant et éner­vant signal sono­re, se révè­le tota­le­ment inuti­le. À moins que le proprié­tai­re du véhi­cu­le recon­nais­se le signal au milieu d’une dizai­ne d’autres se mettant à hurler après un léger frôle­ment, il ne faut pas atten­dre qu’un passant deman­de à la person­ne ayant enfour­ché le deux roues s’il en est réel­le­ment proprié­tai­re, ce plus en Chine qu’ailleurs. Espé­rer le passa­ge d’une patrouille à ce moment-là ? En huit ans, je n’ai jamais vu des poli­ciers se livrer à ce genre d’opération et j’ai même fini par me deman­der s’ils avaient des jambes. Comme souvent (toujours ?) dans ce pays il y a bien quel­ques opéra­tions télé­vi­sées, mais celles-ci ne concer­nent que les voleurs ayant dépas­sé les limi­tes « accep­ta­bles ». Un exem­ple est cette bande formée de 5 jeunes qui avaient ouvert un véri­ta­ble maga­sin en plei­ne campa­gne. Le hangar abri­tait plus de 300 deux roues tous volés, mais minu­tieu­se­ment alignés et arbo­rant une étiquet­te où était inscrit le prix de vente. Le succès de ce commer­ce est parve­nu aux oreilles des auto­ri­tés qui ont déci­dé d’y mettre fin : 1, 2,3 ça passe. 300 asso­ciés à une telle orga­ni­sa­tion devien­nent par contre contrai­res aux bonnes mœurs.

Ces vols sont dus aux écarts de riches­se qui ne permet­tent pas aux jeunes ruraux de s’acheter ce genre de deux-roues ? Oui et non et même plutôt non ! La fina­li­té de ces vols n’est pas de pouvoir se dépla­cer plus aisé­ment sur les chemins bordant les champs ou de se rendre à son travail. Reven­dues entre 200 et 1000 yuans suivant l’âge et l’état, les sommes ainsi récu­pé­rées sont majo­ri­tai­re­ment dépen­sées dans les salles Inter­net pour les jeux en réseau, la drogue et quel­ques autres achats du même style.

moto2Suivant de près le dépla­ce­ment de nombreu­ses famil­les rura­les vers les agglo­mé­ra­tions, le nombre des vols a forte­ment augmen­té pour attein­dre un taux parfois inima­gi­na­ble. D’après un ami poli­cier dans ce villa­ge, la propor­tion de deux roues ayant chan­gé de proprié­tai­re de cette maniè­re serait de l’ordre de 80 %. Nombreux sont en effet ceux qui après s’être fait voler leur véhi­cu­le léga­le­ment ache­té ne dispo­sent pas de l’argent néces­sai­re pour le rempla­cer. Il ne reste dès lors qu’à s’approvisionner auprès d’une des nombreu­ses filiè­res et avec beau­coup de chan­ce de rache­ter sa propre moto (c’est arri­vé !). Il devient alors diffi­ci­le pour la poli­ce de procé­der à des contrô­les stricts sans mettre en danger l’incontournable paix socia­le. Un habi­tant se voyant sanc­tion­né pour l’achat d’une moto volée alors que la sien­ne a dispa­ru quel­ques jours plus tôt réagi­rait assez mal, ce que les auto­ri­tés veulent éviter.

Le résul­tat est un cercle vicieux où parmi les perdants figu­rent les ache­teurs, mais égale­ment les proprié­tai­res de maga­sins vendant léga­le­ment ces deux roues. Pour­quoi en effet ache­ter neuf un véhi­cu­le qui risque d’être volé la semai­ne suivan­te alors qu’un modè­le proche peut être acquis pour un tiers du prix. Une même moto pouvant être volée plusieurs fois dans sa vie ce marché est loin de s’assécher en étant alimen­té par quel­ques risque-tout se disant que cela n’arrive qu’aux autres. De plus en plus de villes impo­sent l’immatriculation de ces véhi­cu­les, ce pour des ques­tions de respon­sa­bi­li­té lors d’un acci­dent (assu­ran­ce obli­ga­toi­re) et pour limi­ter le nombre de vol. Cette mesu­re n’est toute­fois pas géné­ra­li­sée, une région comme le Guangxi ayant deman­dé à ce qu’elle soit retar­dée le temps de parfai­re son adap­ta­bi­li­té. Appli­quée dans la capi­ta­le de région depuis seule­ment quel­ques mois cette mesu­re n’entrera pas en vigueur avant plusieurs années. Rien de réel­le­ment gênant puis­que ne résou­dra rien, le nombre de deux roues à moteur ther­mi­que sans numé­ro d’immatriculation étant lui aussi en forte haus­se alors que la loi exis­te depuis des décen­nies.

Je vous lais­se, je vais ache­ter une moto…