Deux poids, deux mesures, mais une même balance

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balanceLa préven­tion n’est pas le point fort des admi­nis­tra­tions chinoises. Dans leurs grandes majo­ri­tés, les contrôles ne se font que sur dénon­cia­tion ou lorsque « l’ordre public » se trouve mena­cé. Pour des raisons cultu­relles ainsi que pour sauve­gar­der « son inté­gri­té physique », les consom­ma­teurs chinois ont long­temps mis leur mouchoir sur les problèmes rencon­trés lors de leurs achats. Ce « mode silen­cieux » est nette­ment moins appli­qué par les jeunes géné­ra­tions qui n’hésitent pas à faire appel aux fonc­tion­naires en charge de certains aspects de la vie quoti­dienne. C’est ainsi que depuis quelques années les services char­gés de contrô­ler les acti­vi­tés du commerce ou ceux censés surveiller la santé de la popu­la­tion sont bien plus souvent sollicités.

Après plus de huit années dans ce pays, je pensais connaître l’essentiel de la struc­ture admi­nis­tra­tive chinoise. Les fonc­tion­naires du Commerce, des taxes, de la santé publique, de la police ou des douanes sont en effet aisé­ment recon­nais­sables grâce à leurs uniformes spéci­fiques et consti­tuent l’essentiel du paysage admi­nis­tra­tif chinois. Il y a peu est venu s’ajouter un service jusqu’alors incon­nu pour moi. Vêtus de bleu, ces fonc­tion­naires long­temps absents de ma biblio­thèque ne sont autres que les agents char­gés de véri­fier la confor­mi­té des appa­reils de poids et mesures. Ce qui me rassure est d’avoir dû deman­der à plusieurs personnes de quel service il s’agissait, ces uniformes étant incon­nus pour une bonne partie de mon entou­rage. Comme d’autres fonc­tion­naires, ceux-ci n’apparaissent « qu’à la demande » et sont visi­ble­ment peu demandés.

Une jeune femme achète 5kg de crabes sur un marché local. Vendus 40 yuans le kilo, les crus­ta­cés paraissent bien plus légers à la cliente. Après avoir parcou­ru quelques mètres, elle décide de faire peser la poche en plas­tique sur la balance d’un autre commer­çant. Le chiffre qui s’affiche sur la balance est de 3 kg, soit 2 kg de moins. La jeune femme vide alors l’eau conte­nue dans la poche, ce qui allège son achat de 500 g supplé­men­taires. 2,5 kg de crabes pour 200 yuans ayant pour effet de doubler le prix, la cliente retourne voir le commer­çant. Celui-ci l’envoie sèche­ment prome­ner en lui expli­quant qu’elle a vu le poids s’afficher sur la balance et n’a rien dit. Le commer­çant va même jusqu’à mettre en doute la bonne foi de la cliente en l’accusant d’avoir enle­vé une partie des crabes.

Si ce genre d’arnaques s’est long­temps limi­té à la perte d’un client, la jeune femme ne compte pas en rester là. Elle télé­phone aux services du Commerce en pensant que c’est cette admi­nis­tra­tion qui est concer­née. La fonc­tion­naire rece­vant l’appel explique alors que son service n’est pas compé­tent et qu’elle doit faire sa demande à celui en charge du contrôle des poids et mesures. Quelques minutes plus tard se présentent trois agents vêtus de bleu, chacun tenant à la main une mallette. Si l’une contient les formu­laires néces­saires à la rédac­tion des éven­tuels procès verbaux, la deuxième recèle une balance parfai­te­ment tarée et la troi­sième toute une gamme de poids.

En présence de la cliente, la balance du marchand de crus­ta­cés est testée. Après plusieurs essais, l’appareil ne révèle aucune anoma­lie ce qui donne le sourire au commer­çant, mais fait grima­cer la cliente. Devant son insis­tance proche de la colère, la balance est saisie pour être contrô­lée dans les bureaux de l’administration dédiée. La cliente est toute­fois préve­nue que faute de trou­ver la moindre super­che­rie, elle devra payer les frais liés à la véri­fi­ca­tion, soit 500 yuans. Bien que se disant que la note risque de deve­nir salée en ajou­tant les 200 yuans de crabes, la cliente accepte et les fonc­tion­naires repartent avec la balance.

Dans l’après-midi, la jeune femme reçoit un coup de télé­phone du service des poids et mesures l’invitant à leur rendre visite. Elle se retrouve quelques instants plus tard face à cette balance, objet de sa colère. Un des agents pose sur le plateau un poids de 1 kg et actionne le bouton de mise en marche. Le chiffre qui s’affiche est supé­rieur de 5 g, ce qui reste dans la norme. Bien que profon­dé­ment déçue, la jeune femme s’apprête mora­le­ment à s’acquitter des 500 yuans. Le fonc­tion­naire éteint alors la balance et retire le poids. Il remet en route l’appareil, mais appuie cette fois sur un bouton situé juste à côté de celui habi­tuel. Une fois le poids posé sur le plateau, l’afficheur indique 1,450 kg. Les tests suivants effec­tués en utili­sant les divers boutons donnent des poids allant du poids normal de 1 kg au double de celui-ci. La balance a en effet été modi­fiée de telle sorte que l’appui sur diverses touches donne des résul­tats très différents.

C’est en souriant que la jeune femme est ressor­tie des bureaux de cette admi­nis­tra­tion qui lui était jusqu’alors incon­nue. En ce qui concerne le commer­çant indé­li­cat, il devra payer les 500 yuans de frais liés aux véri­fi­ca­tions qui vien­dront s’ajouter aux 2000 de l’amende. Les fonc­tion­naires de ce service ont propo­sé d’accompagner la cliente pour qu’elle se fasse rembour­ser la diffé­rence, mais elle a refu­sé peut être par peur de possibles repré­sailles ou en consi­dé­rant que la leçon valait bien 200 yuans.

La Chine c’est cela aussi, mais version quotidienne…