Dans la série « Les Chinois m’emmerdent » : les smart­phones

Ce qui suit s’applique à la Chine parce que j’y vis, mais égale­ment à la France d’après ce que j’ai lu ailleurs et donc sans trop de doutes à l’ensemble de la planète. Il y a quelques jours, je me rends à un spec­tacle folk­lo­rique orga­ni­sé dans la superbe salle des fêtes du village. À l’entrée de la salle je demande à un vigile si les photos sont auto­ri­sées, ques­tion systé­ma­tique de ma part et visi­ble­ment raris­sime vu le regard surpris du gardien. Arri­vé assez tôt pour choi­sir au mieux ma place dans le but de prendre des photos, je m’installe au milieu du premier tiers des sièges. Mon appa­reil étant assez perfec­tion­né pour fonc­tion­ner en basse lumière, je ne monte pas le flash, ce surtout pour ne pas contra­rier l’éclairage de la scène et gêner les autres personnes qui regar­de­ront le spec­tacle. Les premiers rangs se garnissent de jeunes gens certes bruyants, mais excu­sés par leur jeunesse.

J’étais instal­lé avec mon épouse depuis 5 minutes qu’un offi­ciel s’approche de nous pour nous deman­der si l’on peut s’avancer d’un rang. Après dix ans de présence dans ce village, je suis tota­le­ment conscient que c’est moins pour me faire plai­sir que pour qu’un étran­ger soit vu passion­né par le spec­tacle orga­ni­sé. On se déplace, ce qui a pour avan­tage d’être plus près de la scène et me permet­tra de faire de meilleures photos. C’est du moins ce que je pense à ce moment-là, la suite étant quelque peu diffé­rente.

Un court discours d’introduction et la lumière s’éteint quelques secondes, le temps que le premier groupe de danse se mette en place. Dans la même frac­tion de seconde où s’allument les projec­teurs, s’élève devant moi un véri­table mur. Bien que les Chinois soient connus pour construire vite, il s’agit dans ce cas d’êtres humains (ou presque) et en parti­cu­lier des jeunes précé­dem­ment assis et qui se sont massés devant la scène. Après m’être dit qu’ils allaient se rasseoir assez vite, la réali­té s’avère toute autre avec ces silhouettes m’interdisant toute vue. Ceux qui étaient assis aux premiers rangs, et à présent debout, ayant été rejoints par leurs copains origi­nel­le­ment dissé­mi­nés dans la salle, la ques­tion que je me pose est : « Je reste ou je me casse » ?

Sans doute après que quelques spec­ta­teurs se soient plaints, deux vigiles font asseoir ceux qui avaient « oublié » qu’il y avait des gens derrière eux venus égale­ment voir le spec­tacle. Celui-ci reprend et c’est alors un autre mur qui s’élève de manière aussi instan­ta­née. Cette fois, ce ne sont plus des gens, mais une forêt de smart­phones et de tablettes. Les iPad livrent un combat achar­né face aux modèles pure­ment chinois, les iPhone 6 tentent de prou­ver leur supé­rio­ri­té face aux Xiao­mi et autres Huawei, le tout tenu à bout de bras par autant de valeu­reux soldats. Là où je vois le mieux le spec­tacle est fina­le­ment sur la tablette tenue devant mes yeux par un de ces emmer­deurs, ce qui me fait penser qu’il aurait été préfé­rable que je reste à la maison pour le regar­der à la télé­vi­sion locale. En dehors des brefs instants impo­sés par le rempla­ce­ment d’un casse-pied à court de batte­ries par un autre, la première partie du spec­tacle se résume à un jeu d’ombres chinoises.

Ayant eu gran­de­ment le temps de scru­ter la salle, j’ai repé­ré une allée qui si elle est excen­trée me permet­tra de prendre quelques photos. Je m’y rends durant l’entracte et m’assois sur une des marches, toujours pour ne déran­ger personne. Moins de deux minutes plus tard, je vois passer 5 pieds. Deux appar­tiennent à la personne qui tient les trois autres, c’est-à-dire gros un trépied en prin­cipe réser­vé aux camé­ras profes­sion­nelles. Le « gros con » (vous pouvez enle­ver les guille­mets unique­ment présents pour masquer mon éner­ve­ment) ne s’installe pas derrière moi, ce qui ne l’aurait pas gêné avec son trépied lui permet­tant de prendre de la hauteur pour une fois dans sa vie, mais devant. De plus, la camé­ra qu’il pose sur son énorme support est un de ces camé­scopes minia­tu­ri­sés et qui n’a donc pas besoin d’un tel maté­riel. Pour tout dire, on ne voit même pas la camé­ra posée sur ce piédes­tal, ce qui d’ailleurs peut être le but. Ce qui est par contre certain est qu’il m’emmerde (sans guille­mets). Mon épouse ayant vu l’installation de cet abru­ti, elle lui demande pour­quoi il se met à cet endroit précis. La réponse est : « Parce que si ton mari s’y met, c’est que l’angle de vue est inté­res­sant ». Un des vigiles arrive et demande à celui se prenant pour le réali­sa­teur Zhang Yimou de démé­na­ger immé­dia­te­ment, ce qu’il fait, mais après avoir protes­té durant cinq bonnes (non mauvaises) minutes.

Entre temps, le spec­tacle a repris et j’ai donc manqué les trois premiers numé­ros. « Je vais enfin pouvoir regar­der la fin tran­quille et prendre quelques photos », telle est du moins ma pensée posi­tive du moment. Après avoir pris au maxi­mum une dizaine de clichés, le retour de la lumière dans la salle indique que le spec­tacle est fini. La moitié de la deuxième partie est en effet réser­vée aux discours, remer­cie­ments et remise de prix, ce qui n’intéresse visi­ble­ment pas le public qui quitte les lieux en moins de cinq minutes, une tradi­tion en Chine. Si je suis presque tout seul pour regar­der la fin, celle-ci ne m’intéresse pas et nous partons.

C’est lors de notre descente des esca­liers que j’ai ressen­ti une des rares envies de meurtre de ma vie. Ce désir d’étrangler la personne qui se trou­vait devant moi devait être bien percep­tible puisque mon épouse qui marchait à mes côtés l’a ressen­ti en me prenant le bras et en ajou­tant « Laisse tomber, c’est un gamin ». Qu’a-t-il fait ou dit de si terrible ? Fait ? Rien, mais les paroles d’un de ceux ayant fait partie du mur de la première partie du spec­tacle ne pouvaient que me mettre hors de moi. Tout en marchant, il sort son Smart­phone et dit à sa copine : « Je vais effa­cer l’enregistrement du spec­tacle puisque je l’ai vu. Ça ne me sert donc plus à rien ! » C’est dans ces cas que je me dis que le fossé des géné­ra­tions est une bonne chose, car sans cet obstacle j’aurais massa­cré ce jeune homme avec un réel plai­sir.