Comment je suis arri­vé en Chine (8)

ChinoiseLe train roule au travers de la campagne Viet­na­mienne et il est minuit lorsque nous arri­vons à la fron­tière. Je comprends de moins en moins pour­quoi il va falloir ensuite sept heures pour faire les 200 km restants, mais il doit y avoir obli­ga­toi­re­ment une raison. Le train s’arrête et tous les passa­gers descendent, ce qui m’incite à suivre le mouve­ment sans trop savoir où je vais. Je pénètre dans un hall qui s’avère être un poste de douanes, mais égale­ment une salle d’attente avec un restau­rant, quelques échoppes, et ce qui me surprend le plus une pièce vitrée semblant ressem­bler vague­ment à un lieu utili­sé pour les consul­ta­tions médi­cales.

Je passe à côté d’un scan­ner à bagages visi­ble­ment en panne depuis long­temps, mais un doua­nier me fait signe que je dois y passer ma valise, ce qui m’oblige à la pous­ser jusqu’au centre de l’appareil, contour­ner celui-ci, et la récu­pé­rer de l’autre côté, le tapis roulant ne fonc­tion­nant pas plus que l’ordinateur instal­lé près de l’appareil, et qui à première vue date des années 90. Ce contrôle pour le moins bizarre me fait large­ment sourire, ce qui ne m’était pas arri­vé depuis un bout de temps. Alors que je repose ma valise sur ses roues, le même doua­nier me montre une affi­chette collée sur le scan­ner et affi­chant 20 000. Étant sûr qu’il ne s’agit pas de la tension alimen­tant l’appareil du fait que celui-ci n’en consomme plus depuis un bout de temps, je regarde le doua­nier qui me fait comprendre qu’il s’agit d’argent. Là, je suis prêt à écla­ter de rire, mais l’uniforme et l’aspect sérieux du fonc­tion­naire m’interdisent cette réac­tion, et je lui donne son argent, me souve­nant du poli­cier à Saigon.

Ayant été le seul à subir ce contrôle, je me retrouve le dernier dans la file d’attente, face à un guichet où sur six doua­niers, un seul travaille, les autres se conten­tant de regar­der non pas les passe­ports, mais les voya­geurs. Les passe­ports sont remis à ce forçat du boulot, qui les ouvre, les feuillettent très rapi­de­ment avant de les repo­ser sur la pile des précé­dents. Mon tour arrive, je remets le mien, regarde poli­ment le fonc­tion­naire et repars dans la salle d’attente. Les six doua­niers discutent entre eux dix bonnes minutes sans rien faire d’autre, et dispa­raissent dans une autre pièce. Plus d’une heure plus tard, ils réap­pa­raissent enfin avec la pile de passe­ports, mais là, il faut attendre d’être appe­lé pour récu­pé­rer son docu­ment. Étant arri­vé en dernier, je me dis que je serais égale­ment le dernier à être servi, ce qui est logique. Je remarque qu’en fait l’ordre d’arrivée n’est pas parfai­te­ment respec­té, mais un voya­geur assis à mes côtés ayant remar­qué que j’étais intri­gué, sort un carnet, me le montre et y glisse un billet de 10 000 dongs en me montrant les doua­niers. J’ai compris, pour passer plus vite, il faut glis­ser un « petit cadeau » dans le passe­port, ce qui explique le feuille­tage que j’avais trou­vé inutile, prou­vant ainsi que dans ce pays tout à une raison d’être.

Il ne reste plus qu’un passa­ger à attendre, aussi je me prépare à me lever pour récu­pé­rer mon précieux sésame, mais une fois le voya­geur précé­dent parti, les doua­niers quittent la pièce, semblant avoir fini leur dur travail. J’attends quelques minutes en me disant qu’étant le seul étran­ger, cela demande peut-être plus de véri­fi­ca­tions, mais ne voyant rien venir, je demande à un des nombreux fonc­tion­naires qui ne font rien la raison qui fait que je n’ai pas récu­pé­ré mon passe­port. Il part et reviens cinq minutes après avec un collègue plus gradé, et parlant à peu près anglais. Celui-ci m’explique que lors de la remise de mon passe­port, j’aurais dû lui four­nir le certi­fi­cat d’entrée sur le terri­toire qui m’a été remis à mon arri­vée. Je lui rétorque que je suis d’accord, mais que quelqu’un aurait pu me le dire au moment où j’ai donné mon passe­port, au lieu de me lais­ser attendre sans nouvelles. J’ouvre donc ma valise et je me mets à la recherche de ce docu­ment dont je me souviens très bien, mais pas de l’endroit où je l’ai mis. Après avoir tout retour­né, je ne l’ai toujours pas trou­vé, ce que j’indique au doua­nier qui me répond :

  • « Si vous n’avez pas le certi­fi­cat d’entrée, vous ne pouvez pas sortir puisque vous n’êtes jamais arri­vé », cela avec un sourire moqueur.

Ce à quoi je réponds par une gros­siè­re­té bien fran­çaise, qu’il n’a par consé­quent pas comprise, mais qui était portant dit avec tout mon cœur. Il m’explique que je dois remplir un nouveau certi­fi­cat d’entrée en allant cher­cher le formu­laire à un bureau situé à quelques mètres. Je récu­père le docu­ment moyen­nant 20 000 dongs, le remplit et le ramène au bureau qui me l’a four­ni. La personne y jette un œil, mais me montre la pièce vitrée dans laquelle je dois me rendre. J’entre, on me fait asseoir et avant toute chose, je dois verser cette fois 100 000 dongs pour ce qui est censé être une visite médi­cale, mais qui se résume à une prise de tempé­ra­ture à l’aide d’un de ces ther­mo­mètres élec­tro­niques, mais qui est aussi visi­ble­ment en panne, ce dont se moque tota­le­ment celui à qui a été attri­bué le rôle de méde­cin, sans doute par tirage au sort quoti­dien.

Je reviens donc au bureau, remets les deux docu­ments, mais le doua­nier me montre le premier bureau, c’est à dire celui où j’ai initia­le­ment remis mon passe­port. Le bureau est vide, et je dois attendre 10 minutes avant que les six doua­niers fassent leur réap­pa­ri­tion, alors que je suis le seul « client ». Il feuillette mon passe­port dans lequel j’ai glis­sé un billet de 20 000 dongs, mais le doua­nier me le rend en me faisant à travers la vitre un signe néga­tif, sans doute pour me faire croire à une quel­conque inté­gri­té, ou bien pensant que j’ai déjà assez parti­ci­pé à leur quête publique. J’attends encore de longues minutes avant de récu­pé­rer enfin mon passe­port, il est 3 heures du matin.

Je rejoins les autres passa­gers dont un parle un peu le fran­çais et qui s’excuse au nom de son pays pour ces manières de faire, en rajou­tant que cela est courant pour les non-Vietnamiens, ce qui explique la durée du trajet. Nous marchons sur une centaine de mètres, et je constate que la voie de chemin de fer s’arrête à un endroit, et repart après un espace sans rails d’une ving­taine de mètres. Là, un nouveau convoi attend, et j’apprendrai plus tard la raison de ce chan­ge­ment qui est que l’écartement des rails diffère d’un pays à l’autre, ce que nous retrou­vons nous Fran­çais avec l’Espagne, le but étant souvent d’éviter le passage d’un train enne­mi en cas de conflit. Je me dirige vers ce nouveau train, passa­ble­ment éner­vé par ce ciné­ma des doua­niers viet­na­miens, qui n’est pas fait pour donner une image posi­tive de leur pays.

Première surprise, des hôtesses en tenue impec­cable attendent les passa­gers à chaque porte du convoi, contrô­lant les billets, certes avec un sourire quelque peu admi­nis­tra­tif, mais poli. Ma deuxième surprise vient de l’état du train en géné­ral, et des compar­ti­ments en parti­cu­lier. Les couchettes sont en effet impec­cables, et de plus ornées d’une dentelle en faisant le tour. Le train démarre dans un silence presque total, ce qui me change des deux précé­dents trajets. Au bout de quelques minutes, quelqu’un frappe à la porte de mon compar­ti­ment, c’est un doua­nier qui me demande d’abord si je parle chinois, ce à quoi je lui réponds l’éternel « Un petit peu », et ensuite de lui montrer mon passe­port. Il en feuillette les pages qui sont pleines des visas tant Thaï­lan­dais, Hong­kon­gais que Taïwa­nais, et me demande si je suis déjà venu en chine, ce à quoi je répons par la néga­tive. Mais il insiste en me disant que je suis allé en Chine à plusieurs reprises, ce à quoi un peu inquiet je réponds toujours qu’il s’agit d’un premier séjour. Il me montre alors mes visas de Hong Kong et Taiwan en me disant : « C’est la Chine, c’est la Chine ». Ne sachant si je viens de faire ma première bourde chinoise, je le regarde, ce à quoi il répond par un grand sourire en me rendant mon passe­port et en me souhai­tant un bon voyage ; je ne saurai jamais si cette remarque avait pour but de plai­san­ter où s’il s’agissait d’une sorte d’avertissement sans frais. Dans un autre pays que la Chine, je ne me serais jamais posé la ques­tion, mais arri­vant avec tous les a prio­ri possibles, je me la suis réel­le­ment posée. Je m’installe sur ma couchette, et l’absence de bruit fait que je plonge aussi­tôt dans un très profond sommeil, chose qui ne m’était pas arri­vée depuis long­temps.

Je ne suis réveillé que par le bruit que font les voya­geurs en faisant rouler leurs valises dans le couloir, je regarde ma montre qui indique 6 heures, je ne suis donc pas encore arri­vé. Ne dési­rant pas me rendor­mir pour 1 heure, je regarde les passa­gers descendre du train, mais quelque chose me gêne. J’avais regar­dé le trajet sur une carte ferro­viaire, et Nanning était le premier arrêt après la fron­tière. Je tente de repé­rer des panneaux qui pour­raient m’indiquer le lieu où je me trouve, mais les seuls que je vois sont écrits en Chinois, dont je ne sais rien lire à cette époque. Le train se vide, et je me rends compte que je suis le seul passa­ger dans le train.

Que faire ?

Il n’est que 6 heures, si je descends ici et que ce n’est pas le bon arrêt, je vais ensuite être ennuyé pour trou­ver la corres­pon­dance, mais si je reste alors que je suis arri­vé, je vais devoir faire faire le trajet inverse. À aucun moment, je ne pense à appe­ler mon corres­pon­dant, et ce n’est qu’en regar­dant une énième fois ma montre que je comprends ma méprise : Le déca­lage horaire, il y a une de plus en Chine qu’au Viet­nam, il est donc 7 heures, et je suis bel et bien arri­vé. J’attrape ma valise en vitesse, saute du train et descends l’escalier me menant au hall des arri­vées ; en passant, je lis rassu­ré sur un panneau le mot Nanning, je souris.

J’arrive dans le hall où je vois une jeune Chinoise avec une pancarte où est inscrit mon nom, à côté d’elle celui qui semble être mon corres­pon­dant, et une autre jeune fille avec une énorme gerbe de fleurs et des présents.

Je salue et remer­cie tout le monde, je suis en Chine pour au plus une semaine

Pour Info : Tina s’est mariée 8 mois après mon départ, a eu un enfant et a divor­cé l’année d’après. Thua a égale­ment divor­cé et a rejoint ses deux filles en France.

Article précédentCherche à ache­ter un bébé
Article suivantLes prédi­ca­teurs du 21 ème siècle
Vit non pas dans une mégapole pleine d'expatriés, mais dans un village plein de Chinois. Pour le reste faut-il être diplômé pour comprendre le monde, chacun sa réponse en fonction de ses propres diplômes. La reproduction totale ou partielle des articles de ce site n'est en aucun cas permise sans autorisation.