Comment je suis arri­vé en Chine (7)

MarchesDepuis la fenêtre du train, je vois défi­ler les rues d’Hanoï, et je suis surpris par la diffé­rence entre les deux villes. Cette ville n’a en effet rien à voir avec Saïgon, la capi­tale s’étant bien moins moder­ni­sée, tant sur le plan archi­tec­tu­ral que celui concer­nant les menta­li­tés. Une grande partie des maisons sont anciennes et le culte d’Hồ Chí Minh est omni­pré­sent, comme en témoignent les nombreux monu­ments que je vois à son effi­gie. Les rues sont bruyantes en raison des centaines de motos klaxon­nant en perma­nence, et ma première impres­sion est celle d’une grande de pagaille.

Il est 8 heures du matin lorsque je sors de la gare, et mon plus grand désir n’est sûre­ment pas de dormir avec une jolie Viet­na­mienne, mais de prendre une douche. Je me sens sale, et là, ce n’est pas une impres­sion, mais une réali­té. Aussi­tôt après avoir descen­du les quelques marches qui me séparent de l’esplanade, je suis assailli par une nuée de personnes me propo­sant les divers circuits touris­tiques sur la ville et ses envi­rons. Dans la capi­tale viet­na­mienne, le Fran­çais et même l’anglais sont bien moins prati­qués qu’à Saigon, ce qui ne rend pas la tâche facile.

Un jeune homme s’approche de moi, et me demande si je suis Fran­çais, ce que je confirme. Il me propose une excur­sion sur la baie d’Along en me montrant de magni­fiques photos des célèbres pics rocheux. Je lui explique que je serais éven­tuel­le­ment partant, mais que d’une part je dois être reve­nu avant 16h 30, et que d’autre part je dési­re­rais prendre une douche. Les deux ques­tions sont rapi­de­ment réso­lues, car d’une part le retour se fait vers 15 heures, et d’autre part il travaille pour un hôtel qui me four­ni­ra tout ce qu’il faut pour me laver. Il démarre sa moto, et quelques minutes plus tard je suis sous une des meilleures douches que j’ai prises de ma vie.

Quelques instants plus tard, le bus qui doit m’amener arrive, et je m’y installe avec une dizaine de loca­taires de l’hôtel. Plusieurs arrêts plus tard, et une fois le char­ge­ment complet, nous quit­tons Hanoï en emprun­tant une superbe route à plusieurs voies, ce qui m’amène à penser que ce pays est plus au point pour le trafic routier que ferro­viaire. Étant le seul étran­ger du lot, les expli­ca­tions du guide se limitent aux Viet­na­miens, ce qui a pour effet de m’endormir en raison de la fatigue accu­mu­lée.

C’est le passa­ger assis à mes côtés qui me réveille, et je pense un instant que nous sommes arri­vés, mais l’arrêt a pour but de se restau­rer. J’en profite pour deman­der au guide de me confir­mer l’heure de retour, et celui-ci en m’annonçant 20 heures me donne un coup de massue sur la tête. Je lui dis que la personne m’avait dit 15 heures, mais il me répond qu’il est impos­sible de faire l’aller-retour en si peu de temps, ce que bien évidem­ment que la première personne ne m’avait pas dit, le but étant de me faire payer avant tout le prix du voyage. Je lui explique mon problème d’horaire de train, il passe un coup de télé­phone et me rassure en me disant qu’un bus reve­nant de l’excursion va me prendre dans quelques minutes. Je ne verrai pas la baie pour cette fois, mais au moins, je ne manque­rai pas mon train.

Quelques instants plus tard, le véhi­cule en ques­tion arrive, et je repars donc en sens inverse. Après avoir fait une centaine de kilo­mètres, des soubre­sauts secouent l’autocar, alors que la route est impec­cable : on a crevé. Le chauf­feur stoppe son véhi­cule le long de cette voie rapide, sort le cric et démonte la roue avec beau­coup de diffi­cul­tés, les écrous étant visi­ble­ment bloqués. Il parvient toute­fois à les dévis­ser, mais au moment de mettre la roue de secours, il constate que celle-ci est égale­ment crevée. Un coup de télé­phone, et un peu plus de 30 minutes plus tard, s’arrête un autre bus de la même compa­gnie dont le chauf­feur descend pour nous prêter sa roue, hélas, celle-ci n’est pas de la même dimen­sion, et ils décident de faire répa­rer la première roue. Le chauf­feur part à bord du second véhi­cule, et revient 1 heure plus tard avec la roue. Le temps passe et il me tarde que nous repar­tions, ce qui ne devrait pas tarder. Le chauf­feur monte un peu plus le véhi­cule pour enga­ger la roue répa­rée, mais le cric, sans doute mis de travers, ripe, ce qui a pour effet de faire retom­ber le bus bien plus bas qu’il n’était, coin­çant de plus l’outil utili­sé pour soule­ver le bus.

Le méca­ni­cien venu en moto repart et revient 45 minutes plus tard avec un cric roulant qu’il glisse sous le bus. La roue est enfin chan­gée, le bus repart, et je finis enfin par me retrou­ver à l’hôtel où je récu­père ma valise. J’en profite pour télé­pho­ner à mon corres­pon­dant chinois pour lui dire que j’étais à Hanoï, et que je serais à Nanning demain matin à 7 heures. Si ce sont les mots que j’ai pronon­cés, je ne suis pas sûr à cet instant que cet horaire sera respec­té, vu l’accumulation de problèmes qui me pour­suivent depuis plusieurs jours, et en supplé­ment du fait que je doive encore voya­ger dans un de ces corbillards sur rail.

J’arrive à trou­ver un taxi, rares dans ce quar­tier où les rues sont étroites et encom­brées de motos, et demande au chauf­feur de m conduire à la gare le plus vite possible. Dix minutes plus tard, nous arri­vons à la station de train, le chauf­feur n’avait pas mis en route le comp­teur, je paye trois fois le prix, mais je m’en moque, je suis arri­vé. J’ai juste cinq minutes avant le départ, mais j’en profite tout de même pour faire un stock de ciga­rettes, d’un peu de nour­ri­ture, et d’une boîte de panse­ments, ne sait-on jamais. Le train démarre pile à 17 heures, car bizar­re­ment dans ce pays, si les trains n’arrivent que rare­ment à l’horaire prévu, ils partent à l’heure dite. Une chose à laquelle je n’avais pas réflé­chi, c’est la durée du trajet compa­rée à la distance, car 14 heures pour faire moins de 400 km, cela fait tout de même beau­coup. Mais connais­sant à présent la « quali­té » des trains viet­na­miens, je me dis que cela est quelque peu normal.

En fait de train, celui-ci se limite à la motrice et deux voitures, ce qui m’amène à penser que si nous avons un acci­dent, les morts seront au moins peu nombreux. Tout en tentant de faire le vide des péri­pé­ties ayant émaillées les jours précé­dents, je me demande ce que je vais trou­ver dans ce pays qui est loin de m’attirer, tant les seules images que j’en ai sont néga­tives, allant des famines succes­sives de la période Mao aux évène­ments de Tian’ Anmen, en passant par la terri­fiante dicta­ture asser­vis­sant tout un peuple. Mon corres­pon­dant à toute­fois l’air sympa­thique, et puis je n’y vais pas pour y rester, la semaine prévue devant logi­que­ment passer vite, à moins que je ne me fasse arrê­ter par la police, et soit contraint aux travaux forcés pour plusieurs années.

Avec un léger sourire, je pense égale­ment à mon père, anti­com­mu­niste viru­lent après avoir vu son propre père, fervent mili­tant du parti rouge, se faire dépouiller de ses biens par d’autres adeptes de la cause collec­ti­viste au nom d’un partage univer­sel, mais dans les faits souvent à sens unique. Je me demande en effet ce qu’il aurait dit si de son vivant j’avais visi­té coup sur coup deux des rares pays commu­nistes restants, dont un est le plus peuplé du monde. Sans doute aurait-il pensé que j’étais deve­nu complè­te­ment fou, puisqu’il me le disait déjà avant, lorsque je lui disais enfant que plus tard j’irais vivre au Viet­nam.

Les paysages traver­sés étant majo­ri­tai­re­ment de grandes plaines, je me dis que le plus dur est fait, même si celui-ci a tout de même été très dur. Le plus dur, oui, mais je ne suis pas encore arri­vé en Chine, d’autant plus que le train roulant pour une fois à bonne allure, je ne comprends toujours pas pour­quoi il faut autant de temps. Mais sans doute n’ai-je pas tous les éléments ….

Vous pouvez lire les autres épisodes dans la rubrique : Comment je suis arri­vé en Chine