Comment je suis arri­vé en Chine (6)

Comment je suis arrivé en Chine (6)Si j’ai pris bien des trains dans ma vie, et de toutes sortes, je n’en ai jamais vu un comme celui-ci. Tout paraît usé, fati­gué et rafis­to­lé, et si dans un premier temps je pense qu’il ne faut pas toujours se fier aux appa­rences, celles-ci s’avéreront par la suite être une véri­té. Nous roulons depuis envi­ron deux heures, mais toujours aussi lente­ment, et toujours dans ces grin­ce­ments inquié­tants. Les souf­flets en caou­tchouc qui d’habitude habillent les sépa­ra­tions entre les voitures sont absents, lais­sant ainsi appa­raitre des morceaux de ferrailles rouillés et des conduites de liquide frein qui fuient.

Une contrô­leuse passe et demande à voir mon ticket, et par la même occa­sion me demande en Fran­çais si je suis origi­naire de ce pays, sans doute cela doit il se voir. J’en profite pour lui deman­der pour­quoi on roule si douce­ment. Elle m’explique qu’une semaine aupa­ra­vant, une partie du ballast s’est effon­dré sous le poids du train, et qu’il y a eu plusieurs morts et bles­sés. À cette phrase qui n’est déjà pas pour rassu­rante, surtout après avoir consta­té l’état du train, elle rajoute :

  • « Mais après on va rouler plus vite, on ira jusqu’à 80 km/h »

Je comprends alors pour­quoi il faut 36 heures pour faire les 2200 km qui nous séparent de Hanoï, ce qui n’est en fait pas très grave, n’étant pas pres­sé. Seul dans mon compar­ti­ment, et le train lui-même étant presque vide, je lui demande la raison de ce manque de passa­gers :

  • Tout d’abord, l’accident de la semaine dernière, mais de toute manière, peu de gens prennent ce train dans ce sens. Les hommes d’affaires prennent l’avion, et en prin­cipe, les étran­gers aussi »

Ces derniers mots me sont visi­ble­ment adres­sés, mais je n’ai pas envie de lui expli­quer la raison de ma présence. J’ai égale­ment compris pour­quoi il n’y avait qu’un train tous les deux jours, la voie étant unique sur toute sa longueur, le convoi doit donc arri­ver à desti­na­tion pour ensuite lais­ser la place à celui faisant le trajet dans l’autre sens. La jeune femme me demande si je veux un peu de soupe, ce que j’accepte avec plai­sir, ayant un petit creux. Elle m’apporte un grand bol rempli de nouilles et de quelques morceaux de viande trem­pant dans un jus parti­cu­liè­re­ment huileux. Après la deuxième bouchée, mes baguettes attrapent un objet de prime abord incon­nu, mais qui se révèle en y regar­dant de plus près un de ces élas­tiques utili­sés pour tenir les cheveux des femmes, je n’ai plus faim.

Tentant de dormir un peu, je m’installe dans une des couchettes du bas, mais j’ai l’impression d’être couché sur les roues du train tant je ressens les moindres vibra­tions. Je décide donc de monter d’un étage, mais là, ce sont les cahots et les sépa­ra­tions entre chaque sépa­ra­tion de rail qui sont ampli­fiés. Ne trou­vant guère de diffé­rence entre une place ou une autre, je décide toute­fois de redes­cendre, me disant qu’en cas de problème, je tombe­rai de moins haut. J’étais assou­pi depuis quelques minutes lorsque je suis réveillé en sursaut. C’est une grille d’aération, qui en perdant sa dernière vis est venue me saluer, trou­vant sans doute que mon appa­rente soli­tude méri­tait un peu de compa­gnie. Je repousse du pied sous la couchette d’en face cet élément encom­brant, et tente de me rendor­mir, mais là, c’est un grésille­ment de fils élec­triques en court-circuit qui m’empêchent de me repo­ser. Assez inquiet, je vais voir la contrô­leuse dont la couchette est dans le compar­ti­ment à côté du mien, et je lui explique la situa­tion. Elle me dit d’une part ne rien en élec­tri­ci­té, et d’autre part qu’elle ne peut me chan­ger de compar­ti­ment, car au fur et à mesure du trajet, le train va se remplir suite aux diffé­rents arrêts dans les gares du pays. C’est alors là qu’elle prononce la phrase qu’il ne fallait surtout pas dire :

  • « Mais si tu veux, tu peux dormir dans mon compar­ti­ment, il y a deux couchettes »

En une frac­tion de seconde, aidée tant par la fatigue géné­rale que par ce qui m’est arri­vé les jours précé­dents, mon sang ne fait qu’un tour :

  • « Mais vous me cassez les pieds dans ce pays, tu vas me deman­der en mariage toi aussi ?»

Ces mots, pronon­cés sur un ton plus que soute­nu, provoquent chez la jeune femme un mouve­ment de recul, qui me fait penser que je me suis trop rapi­de­ment empor­té, ce dont je m’excuse auprès d’elle, mais sans pour cela lui donner d’explications. Je démé­nage donc ma valise et m’installe dans cet envi­ron­ne­ment moins « hostile ». En fait, je ne verrai que très peu la contrô­leuse, celle-ci faisant de nombreuses aller-venues afin de véri­fier tant la montée des passa­gers lors des arrêts, que de faire des rondes régu­lières, sans doute pour s’assurer que le convoi ne prend pas feu quelque part.

Lorsque je me réveille, le jour est en train de se lever, et je me rends dans le couloir pour fumer une ciga­rette. Les paysages sont gran­dioses, et le soleil nais­sant ne fait qu’ajouter une touche de beau­té à ce magni­fique spec­tacle. Je finis par appré­cier la lenteur du convoi, ce qui me permet de mieux appré­cier ces images uniques. Je me dis égale­ment que ce pays est superbe, et que je revien­drai y vivre, malgré et contre tous.

À de nombreuses reprises, le train ne roule qu’à une ving­taine de kilo­mètres à l’heure, devant esca­la­der progres­si­ve­ment des montagnes, le budget consa­cré aux trans­ports ne permet­tant pas de creu­ser des tunnels aussi souvent qu’il le faudrait. Arri­vé au sommet, le train prend par contre de la vitesse, rendant ainsi les grin­ce­ments et autres chocs de pièces méca­niques encore plus inquié­tants.

Quelques minutes avant d’aborder une de ces nombreuses montées, mon ouïe est atti­rée par un bruit bizarre, ressem­blant à une roue qui par instant se bloque, entraî­nant un énorme frot­te­ment, mais égale­ment un soubre­saut de la voiture dans laquelle je me trouve. Intri­gué, j’ouvre la porte qui sépare les deux voitures, et je me rends compte qu’à chaque blocage, une des roues envoie une gigan­tesque gerbe d’étincelles dont certaines ont provo­qué un début d’incendie, en retom­bant sur des parties pleines de graisse et d’huile.

Je me mets donc à la recherche de la contrô­leuse que je trouve deux voitures plus loin, et à qui j’explique la situa­tion. Elle passe un coup de télé­phone, et deux minutes plus tard je vois arri­ver un homme en bleu de travail, même si la couleur initiale n’est plus qu’un vague souve­nir, tant le noir est omni­pré­sent, comme d’ailleurs sur son visage, signe de nombreux problèmes du genre. Pour seul outil, il a une scie à métaux, et je le suis jusqu’à mon compar­ti­ment, assez inquiet. Là, le méca­ni­cien s’assoit à cheval sur la les crochets qui lient les deux voitures, et se lance dans le sciage d’un des nombreux flexibles de freins. Le conduit une fois tran­ché laisse s’échapper le liquide bouillant dont une partie écla­bousse le visage du méca­ni­cien qui manque d’être déséqui­li­bré, et que je rattrape par sa combi­nai­son de travail. Il repart en râlant, sans doute en raison des brûlures, mais égale­ment du travail qu’il est obli­gé de faire.

La roue ne se bloque plus, mais le liquide qui conti­nue de couler provoque une épaisse fumée au contact des roues, ce qui me pousse à m’enfermer dans mon compar­ti­ment. Le méca­ni­cien a profi­té d’une montée, et du fait que le train roulait lente­ment pour effec­tuer sa « répa­ra­tion », mais nous abor­dons la descente, et je commence à trou­ver que nous roulons bien vite, ce que me confirme un bruit de vitre cassé. Je me rends dans le couloir et vois la contrô­leuse tentant de décoin­cer une commande qui était proté­gée par une vitre. Il s’agit d’un frein méca­nique acti­vé par une espèce de roue, mais celle-ci semble coin­cée par la rouille. Je lui demande ce qui se passe, alors que le train prend de plus en plus de vitesse, et vibre de partout de manière très suspecte :

  • « On n’a plus de freins, le méca­ni­cien s’est trom­pé de flexible »

Le ton sur lequel la jeune femme m’explique la situa­tion n’a rien de rassu­rant, surtout quand l’on sait qu’elle est habi­tuée aux nombreux dysfonc­tion­ne­ments, je l’aide donc à déblo­quer le système manuel, qui s’il a un peu d’effet, est loin de pouvoir arrê­ter le convoi. Face à cette situa­tion, grave faute d’être déses­pé­rée, mon instinct de conser­va­tion me fait aller en fin de voiture, et j’ouvre les deux portes laté­rales en me disant que si le train se couche, je saute­rai du côté oppo­sé pour ne pas être écra­sé par le convoi.

Le train semble toute­fois perdre un peu de vitesse, ce qui a pour effet de le stabi­li­ser. Un coup d’œil jeté à l’extérieur a un effet rassu­rant, voyant se profi­ler une vaste plaine, ce qui devrait permettre au convoi de s’arrêter. Alors que le train roule encore à envi­ron 40 km/h, nous passons devant une gare qui aurait dû être un arrêt, de nombreux passa­gers voyant le convoi leur passer devant le nez, lais­sant tomber leurs valises avec un air quelque peu surpris.

Le train ralen­tit de plus en plus avant d’enfin s’immobiliser à plus de trois kilo­mètres de l’arrêt prévu initia­le­ment. Plus un seul bruit, pas une voix durant quelques instants sont les marques du fait que nous reve­nons de loin. Au bout de quelques minutes, les premiers passa­gers « oubliés » arrivent et prennent leurs places dans une grande séré­ni­té comme s’il ne s’était rien passé, cette ambiance calme a pour moi un effet apai­sant après ces quelques minutes assez agitées. La voiture en cause est déte­lée, le convoi remis en ordre, et nous repar­tons.

Le lende­main matin, nous arri­vons à Hanoï, persua­dé que le plus dur est derrière moi, mais la suite de mon voyage infir­me­ra cette impres­sion du moment.

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