Comment je suis arri­vé en Chine (5)

VaticanDurant la soirée mon télé­phone va sonner à plusieurs reprises, les numé­ros s’affichant étant ceux de Thua, de Tina, mais égale­ment bien d’autres, qui bien qu’inconnus semblaient avoir la même origine.

La nuit ne m’apporte guère de repos, ne pouvant trou­ver le sommeil, car tentant de trou­ver une solu­tion, tout en me disant égale­ment que plus je plani­fiais mes « exils » sur la durée, et plus ceux-ci s’avèraient être courts, une expé­rience quelque peu semblable m’étant arri­vée quelques mois plus tôt à Taiwan, faisant d’un séjour initia­le­ment prévu pour plusieurs années, une simple étape de trois semaines.

Je passe une bonne partie de la jour­née suivante dans ma chambre, ce qui a le don de me faire encore plus rumi­ner ma rancœur, atten­dant le retour de mon ami restau­ra­teur. Celui-ci arrive vers 17 heures, et son épouse l’ayant visi­ble­ment mis au courant de mes déboires, mon récit ne fait que confir­mer ce qu’il savait déjà. Il m’explique que je ne suis pas le premier a m’être fait ainsi piéger, mais qu’en règle géné­rale les pois­sons ont suivi le mouve­ment sans problème, trou­vant en fait ce qu’ils étaient venus cher­cher. Ce qui m’intéresse est non pas d’être rassu­ré de ne pas être le premier, mais de savoir si ces menaces sont sérieuses et si je peux rester à Saigon, ce à quoi il répond :

  • « Je connais un peu Tina et sa mère, contrai­re­ment à d’autres filles, et même si aller en France est sa prio­ri­té, je n’ai jamais enten­du parler de cas iden­tiques la concer­nant, donc c’est peut-être sérieux entre vous. »
  • « Entre vous, mais moi, je ne veux rien. je ne suis pas venu ici pour me marier, ni courir la minette, je suis venu pour avoir la paix »

Il éclate de rire, et son épouse aussi :

  • Un céli­ba­taire Fran­çais qui vient à Saigon pour avoir la paix avec les filles, tu t’es trom­pé de pays, c’est au Vati­can qu’il fallait aller. De plus, elle est superbe Tina, je n’en connais pas beau­coup qui refu­se­raient une telle occa­sion »

Voyant que je n’ai pas l’esprit à rire, il ajoute en prenant un air plus sérieux :

  • « Ils ne te tueront pas, je te rassure, mais si tu refuses, ils vont par contre te rendre la vie impos­sible, Thua connaît beau­coup de monde ici et dans tout le pays, et même des personnes bien placées. Tu as donc le choix entre te marier ou rentrer en France, ce qui il est vrai revient au même »
  • « Rentrer en France ? Jamais de la vie, cela fait deux fois que je dis et adieu et que je reviens. »

Tout à coup me vient une idée, et si j’allais en Chine, pas défi­ni­ti­ve­ment, mais le temps de lais­ser passer l’orage, pour reve­nir ensuite, sans doute pas à Saigon, mais le pays es assez grand pour passer inaper­çu. Ma carte de télé­phone ne me permet­tant pas d’appeler en dehors du pays, je demande à mon ami si je peux passer un coup de fil en Chine. Je monte dans ma chambre, récu­père le numé­ro de télé­phone de la socié­té qui m’a contac­té il y a quelques jours, et je tente de la joindre malgré l’heure un peu tardive. La première personne sur qui je tombe ne parle que le chinois, ce qui ne m’arrange guère, même si cela est normal dans ce pays.

Arri­vant à pronon­cer à peu près correc­te­ment le nom du respon­sable grâce aux quelques bribes apprises à Taiwan, et sachant que lui parle anglais, la secré­taire finit par me passer la personne en ques­tion, ce qui s’avère être la première bonne chose m’arrivant après ces deux jours de galère. Je lui explique que je suis au Viet­nam, et que j’envisage de venir le rencon­trer afin de discu­ter d’une éven­tuelle colla­bo­ra­tion, ce qu’il accepte avec plai­sir. Je le prévien­drai dès que j’aurai la date exacte de mon arri­vée à Nanning, ville dont j’ignorais tota­le­ment l’existence, ma connais­sance de ce pays se limi­tant à des noms comme Pékin, Canton ou Shan­ghai.

Reste main­te­nant à deman­der un visa et à ache­ter le billet d’avion, et je compte une fois de plus sur l’aide de mon ami. Il m’explique que si obte­nir un visa ne pose aucun problème, l’idée de me rendre en Chine en avion n’est sans doute pas la meilleure solu­tion, des obser­va­teurs « hostiles » pouvant être en place. Il me conseille donc de prendre le train, ce que je trouve assez tordu comme idée, m’imaginant mal traver­ser la tota­li­té du Viet­nam pour ensuite devoir conti­nuer durant des milliers de kilo­mètres toujours en train au travers de la Chine. Il est vrai qu’à cet instant, j’ignore où se trouve cette ville chinoise, et même cette région du Guangxi dont mon corres­pon­dant m’a vague­ment parlé. Je demande donc à mon ami si par hasard il connaît de nom cette région :

-« Le Guangxi est limi­trophe avec le Viet­nam, et Nanning est à deux cents kilo­mètres de la fron­tière, une fois arri­vé à Hanoï, tu es donc presque arri­vé »

Voilà qui change tout, et je lui demande donc s’il peut m’aider à obte­nir rapi­de­ment tant mon visa que le billet de train :

  • « Aucun problème, ici en payant, on a tout, et payant plus, on a tout plus vite »

Je lui demande égale­ment si je peux rester chez lui une nuit de plus, ce à quoi il répond par un simple haus­se­ment d’épaules.

Dès 9 heures du matin, nous partons à la gare ferro­viaire ache­ter le billet de train, tout se passe sans problème, seul hic, il n’y a qu’un train tous les deux jours, et le dernier est parti hier en début de soirée, ce qui m’oblige à rester deux jours de plus. Pour le visa, nous récu­pé­rons au passage une connais­sance du restau­ra­teur dont le père est Chinois, ce qui paraît-il faci­lite les choses, je lui donne ses 200 000 dongs en échange du service rendu, ayant été préve­nu aupa­ra­vant, et nous filons au consu­lat de Chine. Je remplis les docu­ments admi­nis­tra­tifs, et le visa sera prêt dans l’après-midi.

Le seul problème réside donc dans le fait que la capi­tale soit si mal desser­vie, du moins en fréquence de trains, mais j’aurai en fait l’explication plus tard. Je passe les deux jours suivants à travailler sur mon logi­ciel et à mettre au point une stra­té­gie de présen­ta­tion, chose diffi­cile ne connais­sant abso­lu­ment pas ce pays, si ce n’est par les critiques souvent très viru­lentes enten­dues à Taiwan, qui viennent s’ajouter à celles des médias fran­çais déjà très orien­tés à cette époque. Ces connais­sances plus que partielles, ne sachant pas encore qu’elles étaient égale­ment partiales, de ce pays me font penser à mon avenir qui se résume à quelques jours en Chine avant de reve­nir au Viet­nam, même si je ne sais pas exac­te­ment où j’irais m’installer.

La nuit est tombée, ce qui m’arrange bien, quand nous prenons mon ami et moi le taxi qui nous amène à la gare. Arri­vé juste quelques minutes avant le départ, je remer­cie une fois de plus Jean pour son aide, passe le contrôle des billets et monte dans le train. Celui démarre et roule lente­ment dans un bruit et des grin­ce­ments infer­naux que je pense être dus à la faible vitesse et au nombre d’aiguillages traver­sés. Dans ma préci­pi­ta­tion à monter dans le train, je n’ai pas remar­qué la vétus­té de celui-ci et son manque visible d’entretien. Des gaines élec­triques pendent du plafond, les draps des couchettes sont auréo­lés de grosses taches d’huile ou d’autre chose, et je constate qu’il manque des vis un peu partout. Je suis telle­ment surpris par cet aspect, que je véri­fie sur mon ticket si je ne me suis pas trom­pé de voiture, hélas, non, et je vais devoir passer 36 heures dans cet envi­ron­ne­ment.

Les lumières de Saigon s’éloignent très lente­ment, je suis sauvé, c’est du moins ce que ce que je pense à cet instant là.

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