Comment je suis arri­vé en Chine (4)

VietnamLe repas termi­né, nous nous retrou­vons une ving­taine dans un des nombreux karao­kés de la ville. Comme les Chinois, les Viet­na­miens adorent chan­ter et se retrou­ver ainsi entre amis, repre­nant les derniers tubes natio­naux, mais égale­ment bon nombre de chan­sons tradi­tion­nelles. Comme en Chine plus tard, je me plie au désir de mes hôtes, massa­crant dans la gaie­té les « Let it be », « Imagine », et autres « Temps des cerises ».

C’est après ce show complai­sam­ment applau­di que Thua prend le micro pour pronon­cer quelques phrases auxquelles je ne comprends bien évidem­ment rien, mais qui ont pour effet de détour­ner les regards sur ma personne, et de provo­quer une autre salve d’applaudissements dont je ne connais pas la raison, ce qui à ce moment-là a peu d’importance pour moi.

En me raccom­pa­gnant à mon hôtel par Thua fixe le rendez-vous pour 11 heures, d’après ce que j’ai compris pour aller faire quelques courses. Je me couche exté­nué par cette longue jour­née, tout en igno­rant que c’était la dernière nuit que je passais dans cet hôtel.

J’ai tout juste fini de m’habiller lorsque Thua me télé­phone pour m’avertir qu’elle m’attend en bas. Un van de 9 places remplace aujourd’hui l’habituel taxi, et en ouvrant la porte coulis­sante j’en comprends la raison. En plus de Thua et de sa fille, sont égale­ment présentes 5 autres femmes qui me sont présen­tées comme étant des cousines ou amies de Thua. Pour une raison qui m’est incon­nue, sinon le fait d’aller faire des courses, je trouve la conver­sa­tion parti­cu­liè­re­ment gaie, mais aussi très bruyante, et le van ressemble à un vrai poulailler, où le seul « coq » que je suis préfère garder le silence pour ne pas ajou­ter un peu plus de brou­ha­ha à cette ambiance mati­nale parti­cu­liè­re­ment joyeuse.

Après un trajet d’une ving­taine de minutes, le taxi s’arrête dans un quar­tier qui m’était jusqu’à présent mécon­nu, unique­ment consti­tué de bijou­te­ries et de quelques marchands de rues vendant eux aussi des bijoux, mais d’un niveau nette­ment infé­rieur. Aimant bien savoir où je vais, je demande à Thua :

  • « Qu’est-ce que l’on vient faire dans ce quar­tier ? »
  • « On va ache­ter la bague de fian­çailles pour Tina, c’est ici qu’il y a le plus de choix »

Bien que guère surpris par cette annonce d’un futur mariage tant la préten­dante n’a du avoir aucun mal à trou­ver l’âme sœur, j’ajoute tout de même :

  • « Ah bon, tu ne m’avais pas dit que Tina allait se marier »

Alors que je finis tout juste cette phrase, les regards de toutes les femmes se portent sur moi, visi­ble­ment éton­nées par ce que je viens de dire, et qui n’a pour­tant rien d’exceptionnel, jusqu’à ce que Thua m’éclaire pour le moins quelque peu :

  • « Comment ça je ne te l’ai pas dit, c’est toi qui a dit hier soir à mon mari vouloir épou­ser Tina »
  • « De quoi ? qu’est-ce que tu me racontes là ? je n’ai jamais dit cela à ton mari »
  • « Si, hier il t’a deman­dé si tu voulais te marier avec ma fille, et tu as répon­du oui »
  • « Attends, hier ton mari m’a posé une ques­tion en Viet­na­mien à laquelle je n’ai rien compris, et j’ai effec­ti­ve­ment répon­du oui, mais unique­ment pour être poli »

A cet instant, et bien que je commence à être quelque peu éner­vé par cette histoire, je pense encore que ce quipro­quo va être rapi­de­ment réglé, mais Thua reprend l’initiative :

  • « Tu ne peux pas refu­ser main­te­nant, j’ai même annon­cé vos fian­çailles hier soir au karao­ké. Si tu fais cela, Tina ne pour­ra jamais plus se marier, car la honte sera sur elle et sur toute la famille »
  • « Arrête ton ciné­ma, Tina est très belle, très gentille, mais elle a 30 ans de moins que moi, et je ne veux pas être un de ces « vieux beaux » qui viennent ache­ter une femme au Viet­nam »

En montant, le ton de la conver­sa­tion a atti­ré une cinquan­taine de personnes, et détes­tant me donner en spec­tacle, je quitte cette assem­blée, pensant pour­suivre cet entre­tien dans un lieu et une atmo­sphère bien plus déten­due. Je suis toute­fois furieux de cette histoire, et même une fois rejoint mon hôtel, la colère empêche la moindre réflexion de ma part. Assis sur mon lit, je me remé­more la soirée d’hier, et parti­cu­liè­re­ment le moment où Thua a pris la parole au karao­ké.

Encore persua­dé à cet instant que cette rocam­bo­lesque salade trou­ve­ra une fin heureuse et logique pour tout le monde, je m’assoupis quelques heures, avec pour but de faire le vide dans ma tête. Je suis réveillé vers 17 heures, non pas par un bruit quel­conque, mais par la faim, n’ayant rien avalé depuis la veille. En prenant une douche, je réca­pi­tule les éléments de cette grotesque mati­née, pesant le pour et le contre de cette union envi­sa­gée par la famille de Tina :

Je n’ai nulle­ment le désir de me marier, même si Tina est très belle et sans doute très agréable à vivre. En plus de la flagrante diffé­rence d’âge, rentre en ligne de compte le fait que cette union n’est provo­quée que par un désir de la part de Tina de vivre en France, ce que pour ma part je n’envisage pas un seul instant, et c’est donc cela que je vais expli­quer tout à l’heure à Thua. En atten­dant cette rencontre, je vais aller calmer ma faim à mon restau­rant atti­tré.

Mais à peine ai-je déver­rouillé la porte que je suis proje­té à deux mètres en quelques dixièmes de secondes, me retrou­vant sur le dos avec une lame de couteau sur la gorge. Deux hommes, appa­rem­ment jeunes, ont en effet fait irrup­tion dans ma chambre, et je pense sur le moment à une volon­té de me racket­ter, bien que ce que je puisse penser à cet instant là n’est pas très clair, étant nette­ment inti­mi­dé par ce couteau que bran­dit une des personnes. Si la scène n’a duré que quelques secondes, je peux dire qu’elle m’a paru très longue, avant que le deuxième homme ne me dise les mots suivants en fran­çais, ce qui m’a permis de parfai­te­ment les comprendre :

  • « Si tu n’épouses pas notre cousine, on te tuera ! »
  • Aussi­tôt ces mots pronon­cés, les deux personnes quittent la chambre, quant à moi, je reste 5 bonnes minutes dans la même posi­tion avant de réus­sir à bouger d’un seul milli­mètre, para­ly­sé par la peur.

    Après ces quelques minutes d’un vide abso­lu, même si elles sont sans doute parmi les plus fortes de ma vie, je me traîne jusqu’au lit, étant encore inca­pable de me tenir debout. Je vais rester ainsi durant un temps qu’il m’est impos­sible d’évaluer, me posant alter­na­ti­ve­ment la ques­tion de ce que j’allais faire, celle de comprendre comment j’en étais arri­vé là, et de savoir pour­quoi ce genre d’aventures me collaient à la peau depuis prati­que­ment ma nais­sance. 50 ans d’une telle vie parse­mée, non pas d’embûches, car cela est le quoti­dien d’un grand nombre, mais de situa­tions pour le moins étranges finissent par deve­nir fati­gantes, même si en me remé­mo­rant ces instants, je ne peux m’empêcher de sourire.

    La ques­tion que je me pose est celle de mon avenir, et de ce que je dois déci­der concer­nant celui-ci :

    Accep­ter ce mariage était déjà pour moi inen­vi­sa­geable avant cette agres­sion, et de fait le rend encore plus inima­gi­nable, n’ayant jamais par le passé cédé sous ce genre de pres­sions. Le problème qui se pose est de connaître le sérieux de ces menaces, et d’autre part de trou­ver une porte de sortie, au vrai sens du terme comme au figu­ré.

    Je décide donc de me rendre chez mon ami restau­ra­teur, qui connaît bien le pays et ses mœurs, et pour­ra me conseiller. Je change donc de vête­ments, tant pour me débar­ras­ser de la forte odeur de trans­pi­ra­tion que pour tenter de ne pas ressem­bler à la personne que les deux jeunes hommes ont mena­cée. Un coup de télé­phone à une socié­té de taxis afin de ne pas attendre dans la rue, des lunettes noires, et dès le véhi­cule aper­çu, je descends à toute vitesse les trois étages, et me jette litté­ra­le­ment à l’arrière du taxi. Quelques minutes plus tard, et ayant à plusieurs reprises regar­dé par la lunette arrière si aucun véhi­cule suspect ne nous suivait, nous arri­vons enfin devant le restau­rant.

    C’est l’épouse du restau­ra­teur qui m’accueille, et je demande à voir son mari. Malheu­reu­se­ment, celui-ci n’est pas là, étant parti à Hanoï accom­pa­gner un couple en vue d’une adop­tion, et ne rentre­ra que demain en fin d’après-midi. Voyant que quelque chose ne va pas, elle me demande ce qui se passe et je lui raconte la tota­li­té de l’histoire. Sans autres commen­taires, elle me dit :

    • « Je vais envoyer quelqu’un cher­cher tes affaires à l’hôtel, tu ne peux pas y reve­nir, tu vas loger ici en atten­dant le retour de mon mari, qu’est ce que je peux faire d’autre pour toi ? »
    • « J’ai faim, je n’ai rien mangé depuis hier »

    Une heure plus tard, et ayant apai­sé ma faim, une personne arrive en moto avec ma valise, je n’ai plus qu’a attendre le retour de mon ami.

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