Comment je suis arri­vé en Chine (3)

ParsFati­gué de la soirée de la veille, et ayant encore quelques « gravillons » dans la tête, je quitte Thao et sa fille aussi­tôt après le repas pour rejoindre mon hôtel. Pour­tant, pres­sé de rega­gner ma chambre, c’est le moment que choi­sit le chauf­feur de taxi pour jouer au malin en me deman­dant le double du montant indi­qué au comp­teur, ce que je refuse bien plus pour le prin­cipe que pour la somme. Ayant fermé les portes du véhi­cule depuis sa place pour m’empêcher de sortir, je télé­phone donc à Thao qui arrange l’histoire en moins de 30 secondes, le chauf­feur m’éjectant sans même que je lui paye la part réel­le­ment due. Trop fati­gué pour sourire de cette anec­dote, je monte dans ma chambre et me couche après avoir pris une douche qui se révèle très effi­cace pour mon mal de tête.

Après que cette nuit ait répa­ré les dégâts causés par l’alcool de riz, je pars prendre mon petit déjeu­ner comme tous les matins. Le restau­rant où je me rends n’est qu’à 200 mètres, et je n’ai qu’un carre­four à traver­ser, réglé par des feux trico­lores. D’habitude rela­ti­ve­ment calme, l’intersection est aujourd’hui inha­bi­tuel­le­ment encom­brée et bruyante en raison des coups de klaxon. Arri­vé à hauteur du croi­se­ment, je comprends la raison de cette rela­tive pagaille qui provient tout simple­ment de la présence d’un poli­cier. J’attends donc qu’il fasse signe de passer, et en le voyant faire, je me dis qu’il est soit débu­tant, soit pas tout à fait à jeun malgré l’heure mati­nale, tant il a le don de mettre la panique par ses gestes parfois hasar­deux ; en fait, c’est ni l’une ou l’autre des raisons, mais je n’aurai l’explication que quelques instants plus tard.

ParsNous sommes 4 ou 5 piétons à attendre lorsqu’il nous indique que l’on peut traver­ser. Les Viet­na­miens présents s’empressent de fran­chir le carre­four, alors que n’étant pas à une minute près, je traverse à un pas normal. Ayant dépas­sé le poli­cier de quelques mètres, j’ai les tympans agres­sés par un violent coup de sifflet. Je me retourne et me rends compte que le stri­dent siffle­ment m’est adres­sé. Le poli­cier me rejoint, nous traver­sons ensemble le reste du croi­se­ment, et il m’explique par des gestes que j’ai traver­sé alors que je n’en avais pas le droit. J’ai beau tenter de lui expli­quer que je n’ai fait que suivre les autres, sa seule réac­tion est de sortir un carnet et d’y inscrire un chiffre : 100 000, et de me faire le signe univer­sel signi­fiant que c’est le prix à payer.

Je lui donne son argent en échange d’un « reçu » qui n’est rien d’autre que la page du carnet où il a grif­fon­né le montant de l’amende. De fait, je dois reve­nir à l’hôtel, car l’argent versé au poli­cier était celui desti­né à mon petit-déjeuner, Thua m’ayant aver­ti que de nombreux pick­po­ckets sévis­saient en ville, ce qui fait que j’évite d’avoir trop d’argent sur moi. Lorsque je repasse le carre­four, celui-ci a retrou­vé son calme habi­tuel, le poli­cier ayant dispa­ru.

Faisant part de ma mésa­ven­ture au serveur du restau­rant, celui-ci m’explique que cela est assez courant, les fonc­tion­naires de police n’étant pas toujours régu­liè­re­ment payés, et tentant donc de joindre les deux bouts en effec­tuant des prélè­ve­ments de ce genre, de préfé­rence auprès d’étrangers.

Je n’ai pas fini de boire mon café que mon portable sonne, c’est Tina la fille de Thua qui me demande où je suis. J’ai en effet complè­te­ment oublié qu’elle devait venir me cher­cher pour rejoindre sa mère qui est membre d’une asso­cia­tion dont je ne me souviens même plus à cet instant l’objet, ce trou de mémoire étant sans doute causé par les restes de ma « cuite » sur le delta. Un taxi arrive devant la terrasse où je sui instal­lé, et en descend Tina, que je trouve encore plus belle que la veille. Il faut dire que la mini-jupe lui va à ravir, et que le chemi­sier très chic et légè­re­ment entrou­vert donne une note supplé­men­taire à sa beau­té natu­relle.

Toute­fois, et comme préci­sé à Thua lors de notre voyage sur le Mékong, je suis venu dans ce pays avant tout pour avoir la paix, et celle-ci est souvent incom­pa­tible avec une présence fémi­nine, ce qui ne me rend pas aveugle pour autant.

ParsQuelques minutes plus tard, et après avoir discu­té de tout et de rien, nous arri­vons devant un immense bâti­ment qui abrite visi­ble­ment une expo­si­tion. Thua a revê­tu pour l’occasion une magni­fique robe Viet­na­mienne, et je me retrouve assez mal à l’aise habillé de manière « ordi­naire » en voyant comment sont habillés les autres personnes. J’en fais la remarque à Thua tout en lui expri­mant mon désir de reve­nir à l’hôtel pour me chan­ger, ce qu’elle refuse, m’expliquant que cela n’a aucune impor­tance.

L’exposition est en fait une présen­ta­tion de photos ayant pour sujet les effets encore nocifs de « l’agent orange », ce défo­liant déver­sé en quan­ti­té par les Améri­cains durant la guerre. Les photos sont terri­fiantes et la prési­dente de l’association, une amie de Thua, m’explique en détail les retom­bées encore aujourd’hui désas­treuses de ce produit, et qui dure­ront visi­ble­ment ans les décen­nies à venir. Malgré de nombreuses promesses, les familles n’ont jamais réus­si à être indem­ni­sées, cela en partie d’après les personnes présentes, en raison de la mauvaise volon­té du gouver­ne­ment U.S, mais égale­ment du fait de la corrup­tion de certains respon­sables viet­na­miens. C’est d’ailleurs à cette occa­sion que je me rendrai compte du peu d’affection que portent les Viet­na­miens du sud à la partie nord du pays et au gouver­ne­ment, cette impres­sion se confir­mant à bien d’autres occa­sions.

Nous partons ensuite déjeu­ner et Thua me demande si je serais d’accord pour aller ce soir à un grand repas donné à l’occasion de l’inauguration de l’exposition, ce que j’accepte avec plai­sir. En atten­dant que l’heure de ce repas arrive, je rejoins mon hôtel, non pas pour dormir, mais pour travailler sur un logi­ciel que j’avais commen­cé à Taiwan, et pour lequel j’ai reçu un mail d’une socié­té chinoise disant être inté­res­sée par sa diffu­sion. Le soft a pour fonc­tion de gérer en tota­li­té des biblio­thèques de livres, et ce en plusieurs langues, dont le Chinois, ce qui inté­resse les maga­sins vendant par exemple des ouvrages écrits en fran­çais. La loca­tion manquée de la villa ayant fait un trou dans mon budget prévi­sion­nel, conclure cette affaire serait donc une bonne chose.

M’étant fait prendre au dépour­vu le matin, je mets un des costumes que j’avais empor­tés et à 18 heures je descends pour attendre Thua. Celle-ci arrive quelques instants plus tard, m’expliquant que Tina nous rejoin­dra en compa­gnie de son père un peu plus tard. Durant le trajet, la conver­sa­tion tourne autour de sa fille, me deman­dant ce que j’en pense et me faisant part des diffi­cul­tés qu’elle éprouve avec elle, surtout depuis le départ de sa sœur en France qu’elle aime­rait rejoindre. Je tente d’expliquer à Thua que le fossé des géné­ra­tions existe partout, et doit sans aucun doute être encore plus marqué entre celle de parents ayant connu la guerre avec son lot de misère et de douleur, et celle de sa fille vivant dans un pays en évolu­tion qui semblait le diri­ger dans une meilleure voie.

Nous arri­vons devant le restau­rant qui se révèle être immense, mais d’une taille juste suffi­sante pour accueillir la quan­ti­té de convives. Contrai­re­ment au matin, je suis cette fois le seul à être en costume cravate, ce que je fais remar­quer à Thua qui aurait pu m’avertir avant de partir. Pour toute réponse j’obtiens un très asia­tique :

« Tu ne sais jamais ce que tu veux, ce matin tu voulais être en cravate, et main­te­nant que tu y es cela ne te convient pas ».

Ce à quoi, je réponds par un sourire cris­pé, tout en préfé­rant être dans la situa­tion actuelle que dans celle de ce matin. Nous nous asseyons, et dans un brou­ha­ha causé par les discus­sions des invi­tés, Thua conti­nue la conver­sa­tion enga­gée dans le taxi et qui a pour sujet prin­ci­pal sa fille qui semble visi­ble­ment lui poser quelques problèmes. Celle-ci arrive quelques instants plus tard en compa­gnie de son père qui prend place en face de moi. L’alcool aidant, sauf pour moi qui préfère m’abstenr, l’ambiance est gaie et déten­due, on parle de la France que Thua a visi­tée à plusieurs reprises, Tina quant à elle me posant des ques­tions sur ma vie anté­rieure, créant ainsi un tir croi­sé où il m’est bien diffi­cile de tout comprendre en raison du bruit envi­ron­nant.

C’est pris dans cette ambiance que je vais répondre par l’affirmative à une ques­tion posée en Viet­na­mien par le mari de Thua, bien que n’ayant pas compris un seul mot de ce qu’il me deman­dait.

Ce simple « Oui !», toute­fois bien appuyé en raison du bruit s’avérera déci­sif pour la suite de mon séjour, mais égale­ment de ma vie, ce que j’ignorais tota­le­ment à cet instant précis.

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