Ces trucs qui vous rasent

À gauche le RQ-1280 et à droite le RQ-1280. Comme vous pouvez le consta­ter sans trop d’efforts, ces deux rasoirs affichent une certaine de ressem­blance. La présence des hame­çons en arrière-plan se justi­fie au fur et à mesure de la lecture de l’article. Tout comme la réfé­rence commune, l’air de famille ne doit rien au hasard et peut lais­ser penser à une bonne affaire. Le modèle origi­nal de la marque Philips se vend en effet aux alen­tours de 200 € alors que le deuxième estam­pillé Jinding est vendu 15 € sur Amazon.cn et 6 € sur le site du construc­teur pour une commande mini­male de 40 pièces. Large­ment expor­té, ce rasoir se vend sur de nombreux sites e-commerce chinois, viet­na­miens et autres aux alen­tours de 35 $ US, soit près de six fois son prix d’achat.

Il y a quelques jours, j’ai ache­té un Jinding RQ-1280 sans savoir qu’il s’agissait d’une copie. Je cher­chais un rasoir élec­trique pas cher qui pour­rait rempla­cer des lames de rasoir à main à la quali­té très aléa­toire. Ce n’est qu’ensuite et en cher­chant sur Google un mode d’emploi en Fran­çais ou en Anglais que j’ai décou­vert le produit origi­nal. Dans les copies chinoises, quel que soit le domaine, il y a du très bon, du bon, du mauvais, du très mauvais et pour finir des produits comme Jinding RQ-1280.

On peut bien sûr se dire que pour 15 € il est dépla­cé d’exiger la quali­té d’un produit origi­nal valant 10 fois plus. Cette diffé­rence de prix s’explique par exemple par les voyants présents sur le corps de l’appareil qui sont certes iden­tiques à ceux de l’original, mais avec des fonc­tions sensi­ble­ment diffé­rentes :

Le voyant repré­sen­tant un robi­net indique lorsqu’il est allu­mé sur le Philips que la tête doit être nettoyée. Sur le Jinding, ce même voyant n’indique rien puisque n’est alimen­té par aucun circuit élec­trique.

Pour ce qui est du voyant de niveau de batte­rie, il sert sur le Jinding à indi­quer que le rasoir fonc­tionne, comme si son bruit ne suffi­sait pas. Aucune indi­ca­tion du niveau de charge avec une simple LED reliée au bouton marche-arrêt.

Le petit cade­nas sert à préve­nir que le rasoir est verrouillé, cette fonc­tion se met en œuvre par l’appui 3 secondes sur le bouton marche-arrêt. Sur le Jinding, ce voyant est le pendant de celui avec le robi­net, c’est-à-dire qu’il n’est connec­té à rien.

Le dernier voyant repré­sente la tête du rasoir et s’allume lorsque celle-ci doit être chan­gée. La LED étant absente derrière la séri­gra­phie, il y a fort peu de risque qu’elle s’allume un jour.

Cette simpli­fi­ca­tion pour­rait expli­quer la diffé­rence de prix puisque le Jinding RQ-1280 se limite à un moteur surmon­té d’une tête gyro­sco­pique à prio­ri iden­tique à celle du Philips. Dès la mise en route de ce qui était censé rempla­cer mon rasoir méca­nique, je ressens la mollesse du moteur. Pour résu­mer, la puis­sance semble tout juste suffi­sante pour faire tour­ner l’axe entrai­nant les trois têtes. Le senti­ment qui me vient à cet instant-là est « Bien au moins, je suis sûr de ne pas me couper », même si cela est diffi­cile avec un rasoir élec­trique « normal ». Pensant que la charge est insuf­fi­sante, je pose le rasoir sur son socle relié au réseau élec­trique, mais « Rien ». Aucune LED ne m’indique que l’appareil est en charge, ce qui est logique puisqu’il ne l’est pas. Le loge­ment où repose le rasoir manque en effet de profon­deur et il faut « viser juste » pour que le contact se fasse. Après plusieurs essais, une petite lumière rouge située au bas du socle m’indique que le rasoir est en charge.

Pendant ce temps, je reviens sur la page-produit du site amazon.cn et je me mets en devoir de lire la descrip­tion du rasoir, ce que je n’avais pas fait aupa­ra­vant. Rien sur l’absence des indi­ca­teurs, mais une ligne vantant la quali­té du produit en n’hésitant pas à le compa­rer à l’original : « Il s’agit d’un produit révo­lu­tion­naire avec une forme et une quali­té de rasage compa­rable au Philips. S’il ne respecte pas le droit des socié­tés, il respecte celui des indi­vi­dus grâce à un prix le mettant à la portée de tous ». Cette vision pour le moins idéo­lo­gi­sée des lois sur les brevets indus­triels me fait quelque peu sourire en sachant que l’objectif de cette copie n’a rien de « social », mais un seul but lucra­tif sans trop de peine.

La notice préci­sant que le voyant rouge ne s’éteint pas, même lorsque le rasoir est char­gé, je décide de faire un nouvel essai après quelques heures. Si la rota­tion du moteur est légè­re­ment plus nerveuse, la tenta­tive de rasage se solde malgré tout par un échec. L’inertie de la tête gyro­sco­pique consomme une bonne partie de la puis­sance, ce qui en laisse trop peu pour un rasage effi­cace. L’essai de la tondeuse n’est pas plus concluant du fait que la « copie a été mal copiée ». Alors que la ligne du Philips est marquée par un angle permet­tant de dépor­ter la tondeuse, le Jinding a fait dans l’originalité en rédui­sant sensi­ble­ment cet angle. Le résul­tat est que la tondeuse est inuti­li­sable sans enle­ver la tête. Nouvelle surprise puisque celle-ci est main­te­nue par une vis et non emboi­tée comme sur l’original. Je renonce à la démon­ter en me voyant mal tous les matins devoir prendre un tour­ne­vis pour me raser.

Dès lors, les 15 € débour­sés font du RQ-1280 de Jinding un produit cher puisque se révèle inuti­li­sable. Pour un peu moins, j’aurai pu avoir un « rasoir chinois d’une marque chinoise » qui m’aurait donné entière satis­fac­tion. La triple tête et le desi­gn m’ont séduit, ces deux aspects étant les argu­ments de vente clai­re­ment affi­chés de ce produit. La prochaine fois que j’achèterai un produit chinois, je véri­fie­rai s’il s’agit ou non d’une copie. Si tel est le cas, je deman­de­rai au vendeur de me présen­ter des produits 100 % chinois, une mauvaise copie étant souvent plus chère à l’utilisation qu’un origi­nal « moins beau sur lui », mais assu­mant ses fonc­tions de base.