Ces sans-papiers deve­nus millionnaires

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famineLors des années noires du Grand bond en avant, la famine a pous­sé des milliers de Chinois à se rappro­cher des centres urbains. L’abandon forcé des cultures agri­coles au béné­fice d’usines a eu pour effet de raré­fier les denrées alimen­taires, ce qui n’a fait qu’amplifier l’état de misère d’une bonne partie de la population.

Cet afflux a créé de nombreux problèmes tant maté­riels que sociaux. La multi­pli­ca­tion des vols et de la mendi­ci­té ont impo­sé aux auto­ri­tés de prendre des dispo­si­tions limi­tant cette migra­tion. C’est ainsi que seuls ceux possé­dant un parent même éloi­gné ont été auto­ri­sés à s’installer dura­ble­ment dans des villes dont la plupart étaient aussi pauvres que les campagnes d’où venait cette vague de migrants.

Pour se voir auto­ri­sé à séjour­ner, le migrant et sa famille souvent nombreuse devaient justi­fier d’un lien de paren­té à avec un rési­dant, mais aussi d’une adresse fixe. Les habi­ta­tions n’abritant déjà que diffi­ci­le­ment parents, grands-parents et les cinq ou six enfants, four­nir un espace aux nouveaux venus a été d’autant plus complexe que ceux-ci n’avaient dans un premier temps aucun reve­nu et consti­tuaient donc un poids finan­cier supplé­men­taire. L’adresse obli­ga­toire étant préci­sée par le nom d’une rue, nombreux sont les migrants qui ont squat­té des ruelles joux­tant la maison de leur parent. Les auto­ri­tés ne pouvant que diffi­ci­le­ment empê­cher ces instal­la­tions sauvages sans risquer de provo­quer la colère de ceux à qui il avait été beau­coup promis, elles ont fermé les yeux.

Au fil des années, les abris faits de quelques planches récu­pé­rées ici et là se sont trans­for­més en habi­ta­tions loin d’être luxueuses, mais offrant une meilleure protec­tion contre le froid ou la chaleur. Les briques de terre sont ensuite venues donner un aspect plus accep­table et quelque temps plus tard, c’est le ciment qui a scel­lé cette présence parfai­te­ment intégrée.

Le début des réformes lors des années 80 donne un coup de projec­teur inat­ten­du sur ces habi­ta­tions dont les respon­sables locaux ou les admi­nis­tra­tions se sont tota­le­ment désin­té­res­sés. En paral­lèle de la moder­ni­sa­tion amor­cée lors de ces années, les projets immo­bi­liers se multi­plient. Pour les gouver­ne­ments locaux et les promo­teurs, il s’agit de négo­cier au plus bas l’achat des terrains et surtout de défi­nir leurs surfaces avec exactitude.

Après l’étude des rele­vés cadas­traux, il se révèle que si une partie des projets concernent des habi­tants possé­dant un titre de proprié­té, nombreux sont ceux occu­pant des empla­ce­ments défi­nis comme appar­te­nant à la collec­ti­vi­té. Si pour les premiers l’expropriation est faci­li­tée par la déten­tion d’un titre légal et se limite à la négo­cia­tion du prix, il en est tout autre­ment pour les autres. Pour­quoi en effet un gouver­ne­ment local irait-il payer pour un terrain qui lui appartient ?

Pas si simple en réali­té pour la simple raison que les occu­pants ne l’entendent pas de cette oreille. Pour eux, les vingt ans vécus dans ces lieux valent n’importe quel titre de proprié­té, ce d’autant plus qu’ils y ont été plus pous­sés que résul­tant d’un choix. Dans certains cas, les diri­geants locaux emploient la force pour évacuer ces occu­pants subi­te­ment deve­nus illé­gaux. Cela ne se fait pas sans heurts, ces expro­priés de force pouvant comp­ter sur le soutien des autres habi­tants en étant depuis long­temps inté­grés. En supplé­ment des risques engen­drés par ces évacua­tions musclées, nombreux sont les cadres locaux qui voient dans une régu­la­ri­sa­tion une nouvelle manière d’arrondir leurs fins de mois. En échange de quelques dizaines de milliers de yuans qui tombe­ront que très partiel­le­ment dans les caisses publiques, les squat­teurs se voient remis un authen­tique titre de proprié­té ? Revê­tus du tampon offi­ciel, ces docu­ments sont même fréquem­ment anti­da­tés pour donner plus de poids lors des négociations.

Visant à ses débuts les terrains faisant l’objet d’un projet immo­bi­lier, cette vague de régu­la­tion a rapi­de­ment touchée ceux profi­tant de l’occasion pour régu­la­ri­ser leur situa­tion. Deve­nus dès lors proprié­taires de plain droit, certains en ont profi­té pour appor­ter leur bien en garan­tie lors d’une demande de prêt bancaire permet­tant la construc­tion d’un loge­ment plus moderne et plus spacieux. D’autres ont sage­ment atten­du et ont profi­té de l’envolée des prix des terrains à construire début 2000.

Malgré les sommes versées de manière très offi­cieuse lors de la léga­li­sa­tion de leur situa­tion, la plus-value réali­sée par ces sans-papiers a atteint des niveaux élevés leur donnant ainsi une forme de revanche sur une vie long­temps diffi­cile. De manière très ironique, ils peuvent même remer­cier Mao de son erreur qui leur a indi­rec­te­ment permis de s’assurer une vieillesse tran­quille ainsi qu’un avenir plus enso­leillé à leurs enfants.