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Des enfants diffi­ciles, en Chine comme ailleurs

Les parents chinois sont comme tous les parents et sont parfois confrontés à des difficultés relatives à l’éducation de leurs enfants. Ces difficultés sont souvent dues à l’incroyable diversité de produits en tous genres qui sont proposés aux adolescents et que les parents ne peuvent parfois pas acheter. Les enfants ont en effet souvent du mal à comprendre pourquoi une camarade de classe peut s’acheter ce qu’elle veut alors qu’elle-même ne peut y accéder. Il y a aussi le fait que de nombreux enfants soient élevés par les grands-parents, parfois trop laxistes et qui en raison de la différence d’âge et de vécu creuse davantage ce fossé qui existe naturellement entre les générations et sans doute en Chine bien plus que chez nous.
Il existe également les jeunes qui commencent à fumer dès le plus jeune âge, et ce, malgré l’interdiction des parents, mais aussi les « sauvageons » comme le disait un de nos anciens ministres.
À la différence de la France où ce genre de comportement va aboutir à une ou plusieurs visites chez un psychanalyste, les parents chinois optent souvent pour une solution plus coercitive qui passe par des établissements que l’on pourrait appeler « maison de redressement ». Il faut dire que la justice chinoise est beaucoup moins « tendre » que la nôtre et les sanctions nettement plus lourdes dès qu’il s’agit d’infractions graves.
De tels établissements, il en existe des dizaines en Chine et font même de la publicité sur les chaines régionales ; ils sont tous basés sur le même principe : l’acceptation de l’autorité et de la discipline .C’est en voyant à plusieurs reprises de tels spots publicitaires, que j’ai eu l’idée de téléphoner à un de ces centres afin de savoir s’il me serait possible de réaliser une visite. J’avoue que je m’attendais à une réponse négative et ma surprise a été grande quand le directeur de l’établissement a accepté pratiquement de suite. N’aimant pas jouer les hypocrites, il a bien été précisé que j’étais étranger et que l’article paraitrait sur un site français. La seule condition posée a été de ne pas rencontrer les enfants en groupe, car les visites sont interdites de la part des parents et des amis. J’aurais par contre le droit de m’entretenir avec une jeune fille qui doit sortir dans trois jours et de prendre quelques photos à condition de ne pas divulguer l’endroit pour des raisons de discrétion et de sécurité.Je me suis donc rendu dans cet établissement qui s’est ouvert voici maintenant cinq ans. Il s’agit en fait d’une ancienne école, située en pleine campagne et pratiquement rien n’a été modifié de sa structure où seule la grande entrée a été remplacée par une porte en métal. À l’entrée, un vigile nous accueille et nous fait patienter le temps que le directeur arrive, un homme d’une quarantaine d'années, en costume et cravate. On commence par visiter l’extérieur où sincèrement, je ne trouve rien de choquant : un terrain de basket, des haies de franchissements en bois et tous les divers aménagements que l’on trouve dans un camp militaire ; au milieu de la cour, l’éternel drapeau. Une jeune fille vêtue d’un treillis militaire fait des tours de terrain sous le regard d’un jeune homme qui est vêtu lui d’un treillis aux couleurs différentes. Le directeur m’explique qu’elle s’est présentée à l’appel avec la chemise en dehors du pantalon et qu’elle a refusé s’habiller correctement, sanction vingt tours de terrain. La jeune fille est un peu boulotte et est en nage, mais en me voyant, elle redresse la tête et accélère la cadence, ce qui fait sourire le directeur.Nous entrons dans un bureau où une jeune femme nous attend, elle porte un uniforme bleu foncé qui est commun à toutes les personnes chargées des cours qui sont dispensés, car pendant la durée du « stage », les enfants étudient tant le Chinois que l’histoire de leur pays.Le centre est entièrement privé, mais est placé sous la surveillance des autorités locales ; il accueille environ 400 enfants par an lors de sessions qui durent de façon variable de trois à six mois. Ces placements en centre sont faits volontairement par les parents et sont payants, environ 300 euros pour trois mois. Si la durée est variable, c’est pour la simple raison que les « stagiaires » sont évalués au bout de la première période de 90 jours ; si la direction juge que l’enfant est remis dans le droit chemin, il sort, sinon il reste trois mois de plus. Dans aucun cas, un enfant ne reste plus de six mois, car le directeur m’explique qu’après cette période il est inutile de garder davantage la personne, car cela n’a plus d’effet.Durant le placement, les visites sont strictement interdites pour quelque raison que ce soit ; le professeur m’explique qu’il y a un an, la grand-mère d’un jeune homme, qui était là depuis cinq mois, est décédée. Sa famille a appelé pour savoir s’il pourrait rentrer une journée à la maison pour la sépulture ; on a refusé et l’on a expliqué au jeune homme que c’était sa faute et non la nôtre s’il ne pouvait s’y rendre. Cet enfant était très difficile et nous pensions que nous ne pourrions jamais rien en tirer. Il a pleuré pendant trois jours, car c’est sa grand-mère qui l’avait élevé, mais il ne s’est pas révolté contre nous. Il est ensuite devenu très discipliné et l’on n’a plus entendu parler de lui ; il se pliait aux ordres donnés et aidait ses camarades. Quand il est sorti, il est allé de suite sur la tombe de sa grand-mère où il a pleuré toute l’après-midi en s’excusant sur la tombe. Sa mère nous a dit qu’il était devenu gentil avec ses parents et qu’il n’y avait rien à redire.Entre une jeune fille d’environ seize ans, vêtue elle aussi d’un treillis, elle est souriante et sur le moment, je me demande ce qu’elle fait là tant elle a l’air gentille. Elle me demande de quel pays je viens et est très surprise que je veuille lui poser des questions ; elle a l’air de plus assez impressionnée par la présence d’un étranger. Elle est là depuis trois mois et va bientôt sortir ; je lui demande les raisons de son placement :« J’étais une “mauvaise fille”, je volais de l’argent à ma mère et on se disputait souvent ; je lui ai même tapé dessus une fois. Je trouvais que ce n’était pas une bonne maman, car elle ne s’habillait pas bien, comme les femmes à la campagne »En même temps qu’elle me raconte cela, des larmes coulent sur ses joues et elle se met à sangloter ; je regarde le directeur qui me fait signe de la main de continuer.Et ton père ?« Je ne l’ai pas connu, il est parti quand ma mère a accouché, sans doute parce que j’étais une fille. Ma mère l’a cherché pendant des années, mais on ne se sait pas où il est allé »pourquoi ta mère a-t-elle décidé de t’envoyer ici ?« Un jour ma mère m’a surprise en train de fumer dans la rue, elle m’a beaucoup grondée ; dans la nuit, j’ai pris tout l’argent qu’il y avait dans la maison et je suis partie. Une semaine plus tard, la police m’a retrouvée à Guangzhou et je suis rentrée à la maison accompagnée par des policiers. On s’est encore beaucoup disputées avec ma mère et elle a décidé de me placer ici. »Comment fait ta mère pour payer ton placement ici, tu m’as dit qu’elle n’avait pas beaucoup d’argent ?« Elle a emprunté à des amis et elle rembourse tous les mois, mais quand je vais sortir, je vais aller travailler, lui rendre l’argent et l’aider.»Tu as trouvé du travail ?« Oui, dans un magasin qui vend des vêtements, les propriétaires sont des amis à ma mère. »Que fais-tu ici, quels sont les horaires ?« On se lève tous les matins à 6 heures, on se lave et on s’habille ; ensuite on va dans la cour où il y a l’appel. Si l’on n’est pas à l’heure, on doit faire un tour de terrain par minute ; au début, j’en ai fait beaucoup, car à la maison je ne me levais pas de bonne heure. Ensuite, on fait du sport pendant une heure, on doit aussi marcher alignés comme à l’armée et saluer nos instructeurs. On a ensuite des cours et encore du sport, on mange à 12 heures et ensuite on va dormir deux heures. L’après-midi c’est pareil jusqu’à 17 heures, on doit ensuite laver chacun notre linge et préparer à manger à tour de rôle.
Tout à coup, nous entendons de grands cris qui viennent d’un couloir et par la fenêtre je vois un jeune homme maintenu par deux personnes qui en le tenant par les bras, l’amène vers la cour. Le moins que l’on puisse dire est qu’il n’est pas pressé d’y aller ; je me sens mal à l'aise, car je ne sais pas si je peux continuer à regarder où si je dois faire comme si de rien n’était. Mais, c’est le directeur lui-même qui m’invite à regarder en me demandant toutefois de ne pas trop me montrer. Le jeune homme est assis au milieu de la cour et les deux surveillants lui crient dessus en lui demandant de se lever et de faire des tours de terrain ; malgré les cris, celui-ci refuse. Arrive deux autres hommes en treillis, à eux quatre, ils se saisissent du “récalcitrant” et entament un tour de terrain en portant le jeune homme. Au bout de quelques dizaines de mètres, celui-ci demande à être lâché et se met à courir de lui-même ; il lui est demandé d’accélérer la cadence et quand nous sommes partis, il tournait encore en pleurant. J’ai su ensuite que ce jeune homme avait été pris dans les toilettes en train de fumer non pas une cigarette, car il n’y en a pas dans le centre, mais une queue d’ail dérobée à la cuisine.
Je reprends l’entretien avec la jeune fille :C’est dur ici ?“Au début oui, car il y a beaucoup de discipline, on doit être polis et accepter les ordres des adultes ; en plus, il faut vivre avec les autres, ce n’est pas toujours facile. Parfois, quant un fait une bêtise, tout le monde est puni et on ne doit pas se venger.”Elle m’explique, les yeux larmoyants, que sa mère lui manque et qu’il lui tarde de sortir. Elle me répète qu’avant, elle n’était pas un bon enfant et se demande pourquoi, toujours en pleurant. Elle me demande ensuite si elle peut partir, car elle doit revenir en cours.
Une question me brûle les lèvres, mais je ne sais pas si je la pose au directeur ou non ; Je suis non seulement un étranger, mais je ne suis en Chine que depuis quelques années et il me manque encore beaucoup de repères culturels ce qui engendre parfois des erreurs de jugement. Cette question concerne l’éventuelle utilisation de la violence face à certaines situations assez “chaudes”, car il est bien évident que certains cas doivent être assez difficiles ; je me lance à la poser en me disant que je verrais bien, la réponse est immédiate :“Jamais, c’est absolument interdit ici, si un instructeur se permettait la moindre violence, il serait immédiatement renvoyé ; les enfants sont parfois violents envers nous du moins verbalement, mais nous ne leur opposons que la discipline et le règlement. Il arrive parfois d’être obligé de sanctionner une violence mais jamais par une autre ; il y a un genre de prison où sont enfermés les enfants qui débordent et où ils sont isolés des autres ; ils y restent parfois une journée, parfois plus quand la faute est plus grave. Si la personne est vraiment trop violente, on avertit les parents et on la renvoie chez eux. Nous avons peu d’enfants violents, ce sont davantage des enfants qui refusent l’autorité de leurs parents, c’est souvent lié avec l’âge.”Avez-vous un encadrement médical ?« Oui, nous avons deux médecins et quatre infirmières, d’abord pour les petites blessures qu’ils risquent de se faire lors des parcours et ensuite parce que nous avons parfois des jeunes qui avaient commencé à se droguer et que nous devons suivre de près. »Suivez-vous le devenir de vos anciens pensionnaires ?« Pendant un an, oui ; deux personnes sont chargées d’aller voir ou de téléphoner aux parents »Connaissez-vous le taux de « réussite » ?« Comme vous êtes un étranger, je devrais vous répondre 100 % mais dans la réalité c’est de l’ordre de 70 % ; comme je vous ai dit ce ne sont pas encore des délinquants car nous ne prenons pas cette catégorie de personne et les parents nous les envoient parfois avant ce qui est un bien pour tout le monde. »
Faites vous quelque chose de particulier à la fin de chaque session ?« Oui et c’est très important, les parents arrivent le matin de bonne heure et assistent à une journée complète de ce qu’est la vie quotidienne ici ; toutefois, ils n’ont pas le droit de parler avec leurs enfants et doivent s’en tenir éloignés. Les parents déjeunent ici mais pas avec leurs enfants ; en début d’après-midi, tous les parents doivent me rencontrer avec mes collaborateurs. Nous leurs expliquons comment cela s’est passé et surtout la manière à employer pour l’avenir, c’est très important. Ensuite, tous les élèves sont regroupés dans une salle avec les yeux bandés ; tour à tour, un des parents prononce quelques mots et l’enfant doit le reconnaître. Ils y arrivent tous, mais c’est important pour l’enfant car cela crée un choc bénéfique pour l’enfant qui retrouve ses parents après des mois. La soirée se termine par un spectacle donné par les enfants mais aussi leurs instructeurs ; ce jour là, il y a beaucoup de larmes, que ce soit du côté des enfants ou des parents.
Après avoir remercié le directeur, nous repartons, non sans jeter un regard au jeune-homme qui continue ses tours de terrain dans le silence absolu car seul à tourner autour de la pelouse.