Capi­ta­lis­me d’accord, mais donnez-nous le mode d’emploi

En 1949, les Chinois sont deve­nus commu­nis­tes de la même maniè­re qu’en 2012 les Fran­çais ont opté pour des bases vague­ment socia­lis­tes. Dans les deux cas, il s’agissait de se débar­ras­ser d’un systè­me jugé trop enclin à favo­ri­ser les clas­ses les plus riches de la socié­té. Preu­ve qu’une idéo­lo­gie poli­ti­que ou reli­gieu­se n’est que super­fi­ciel­le, les Chinois ont plon­gé dans le capi­ta­lis­me au début des années 80 et les Fran­çais errent depuis la même date entre désir d’un État provi­den­ce et enri­chis­se­ment person­nel.

A l’époque du collec­ti­vis­me, la pauvre­té était si répan­due qu’elle se remar­quait moins que dans le systè­me actuel. Les pauvres ne l’étaient pas plus qu’aujourd’hui, mais étaient moins visi­bles du fait d’une unifor­mi­té tant finan­ciè­re qu’imposée par le régi­me poli­ti­que. En fait c’est le capi­ta­lis­me qui accen­tue le contras­te entre riches et pauvres, les clas­ses socia­les les plus basses restant à leur place alors que celles plus douées pour exploi­ter les oppor­tu­ni­tés, mais aussi les clas­ses infé­rieu­res, sont tirées vers le haut. Cette méca­ni­que n’est en rien spéci­fi­que à la Chine en étant celle fonc­tion­nant dans la plupart des pays. C’est ici que doivent théo­ri­que­ment inter­ve­nir les gouver­ne­ments de chaque nation afin de limi­ter cet écart. De la même maniè­re qu’il exis­te une poli­ti­que en matiè­re d’affaires inter­na­tio­na­les ou d’économie, les gouver­ne­ments mènent en prin­ci­pe ce qui est nommé poli­ti­que socia­le.

Même si ses effets ont tendan­ce à s’éroder du fait d’une riches­se de moins en moins équi­ta­ble­ment répar­tie, la Fran­ce entre­tient une poli­ti­que socia­le visant à soute­nir les plus faibles. En Chine, les mesu­res socia­les sont à la hauteur de la prise de conscien­ce des diri­geants sur ce problè­me, c’est-à-dire quasi nulles en dehors de quel­ques discours dignes des campa­gnes élec­to­ra­les se dérou­lant dans les démo­cra­ties. Alors que la Chine est riche lorsqu’il s’agit de construi­re des auto­rou­tes ou des lignes de trains à gran­de vites­se, ses dispo­ni­bi­li­tés sont faibles pour venir en aide à la partie la plus modes­te de la popu­la­tion.

Plus qu’une volon­té de favo­ri­ser les plus riches, il s’agit en Chine d’un manque de volon­té à aider les plus modes­tes. Pour de nombreux hauts respon­sa­bles chinois, le seul fonc­tion­ne­ment sur la base d’une écono­mie capi­ta­lis­te suffit à entraî­ner le convoi compo­sé de 1,35 milliard d’habitants. La premiè­re erreur rési­de dans le fait qu’il ne s’agit pas en Chine d’un train où les wagons se dépla­cent sur des rails, mais sur une route à multi­ples voies. Le résul­tat est que les véhi­cu­les les plus rapi­des n’ont aucun mal à dépas­ser les plus lents et ne peuvent qu’accentuer leur avan­ce en étant nette­ment moins nombreux à occu­per les voies réser­vées aux boli­des. De la même maniè­re que les auto­mo­bi­lis­tes contour­nent les radars en s’engageant sur des routes moins fréquen­tées, l’économie paral­lè­le de la Chine permet de contour­ner bon nombre d’obligations, ce qui ne fait qu’accentuer les écarts de riches­se.

Pour les diri­geants poli­ti­ques, le tiers de la popu­la­tion vivant sous le niveau de pauvre­té réel­le, et non statis­ti­que, est large­ment respon­sa­ble de son état de préca­ri­té, ou du moins ne peut rien repro­cher à un systè­me qui a ouvert en grand les portes sur l’enrichissement person­nel. Il est dès lors logi­que que le gouver­ne­ment chinois ne mène aucu­ne poli­ti­que socia­le puis­que ce problè­me n’existe pas. Si en Fran­ce c’est le célè­bre « Va travailler fainéant au lieu de deman­der des aides » qui est en vogue, il est rempla­cé en Chine par « Reste pauvre espè­ce d’inadapté ». Offi­ciel­le­ment renom­més « délais­sés de la crois­san­ce », ces quel­que 500 millions de Chinois ne verraient aucun incon­vé­nient à suivre le mouve­ment, mais ne connais­sent rien du fonc­tion­ne­ment de ce systè­me. Si lors de l’ère commu­nis­te le mode d’emploi était décrit dans le petit livre rouge, le capi­ta­lis­me se montre bien plus avare en expli­ca­tions malgré une riches­se supé­rieu­re. Faute d’ouvrage de réfé­ren­ce, il est logi­que que certains Chinois emprun­tent des voies peu ortho­doxes pour gravir les pentes les menant au sommet du capi­ta­lis­me.