Après la Fran­cA­fric, la Chine en Afrique ?

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ChiffresLe déve­lop­pe­ment des échanges commer­ciaux entre la Chine et l’Afrique fait partie des éléments de désin­for­ma­tion régu­liè­re­ment émis, et qui donnent une image néga­tive de ce pays. On ne ment pas, mais on omet, on déforme et surtout, on oublie. À lire certains articles, l’opinion publique peut penser que l’Empire du Milieu procède à un pillage en règle des ressources afri­caines, alors que les faits sont bien plus nuan­cés, et que le but inavoué est une fois de plus de garder ces préro­ga­tives sur un conti­nent que l’on consi­dère comme étant sa proprié­té privée.

Loin d’affirmer que l’évolution de la présence chinoise en Afrique est sans risque pour ce conti­nent, il est toute­fois utile de préci­ser un certain nombre d’éléments permet­tant une vision bien plus honnête de la situa­tion.

Pour mieux comprendre la manière dont certains médias relatent l’information à ce sujet, un exemple tout simple :

J’ai 100 tonnes de pétrole à vendre, et les années précé­dentes, la France m’en ache­tait 40 %, soit 40 tonnes, le reste étant répar­ti sur plusieurs pays. La Chine m’en ache­tait jusqu’à l’année dernière 1 %, soit 1 tonne.

En 2009, la France en achète 41 % et la Chine 2 %, ce qui repré­sente la même quan­ti­té soit 1 tonne supplé­men­taire. Afin de marquer les esprits, certains médias titre­ront que la Chine a doublé ses achats, et le tour sera joué.

Il est main­te­nant temps de regar­der de plus près cette soi-disant main­mise de la Chine sur l’Afrique, non pas au travers d’un parti pris, mais de chiffres qui sont bien plus révé­la­teurs que tous les discours du monde.

Tout d’abord, un graphique repré­sen­tant l’évolution des chiffres des échanges sino-africains, chiffres souvent mis en avant dans l’argumentation occi­den­tale :

Chiffres

Ce graphique repré­sente l’arme fatale prou­vant le féroce appé­tit chinois, montrant ainsi au travers d’une courbe ascen­dante que ce pays détrousse le conti­nent afri­cain.

Mais si l’on va un peu plus loin, les choses appa­raissent soudai­ne­ment bien moins évidentes.

Ci-dessous le graphique repré­sen­tant les parts de marchés respec­tives des expor­ta­tions afri­caines :

ChiffresOn s’aperçoit qu’en fait ici, l’Asie dans son ensemble n’est cliente que pour un quart de ces expor­ta­tions, la Chine n’en repré­sen­tant pour sa part que 10 %, le plus gros client restant l’Union euro­péenne.

Comme vous pour­rez le voir sur le graphique suivant, l’Afrique est même un des rares conti­nents à avoir un excé­dent commer­cial avec la Chine :

Chiffres

Ce qui est en réali­té repro­ché à la Chine est visible sur le graphique suivant :

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Suite à la demande gran­dis­sante de la Chine, les prix des matières premières ont nette­ment augmen­té, ce qui a valu à ces pays afri­cains de voir enfin décol­ler leur P.I.B. Moins liés aux aides et soutiens finan­ciers des pays occi­den­taux, dont la philan­thro­pie ne peut être mise en doute du moins par eux-mêmes, ces pays ont en effet pu faire jouer la loi de l’offre et de la demande qui est une des bases du commerce mondial.

Autre raison de cet achar­ne­ment média­tique et poli­tique, le fait qu’un certain nombre de ces pays d’Afrique aient renon­cé à recon­naître l’indépendance de fait taïwa­naise. Cette recon­nais­sance, accor­dée par certains pays Afri­cains pour donner plus de poids poli­tique aux occi­den­taux, avait en fait été finan­cée par ces mêmes occi­den­taux en échange de quelques aides finan­cières, mais là égale­ment les diri­geants Afri­cains ont su trou­ver leur inté­rêt et nombre d’entre eux ont dénon­cé les décla­ra­tions précé­dentes visant à donner à Taiwan un statut de pays indé­pen­dant et il ne subsiste aujourd’hui plus que le Swazi­land et le Burki­na Faso pour entre­te­nir des rela­tions offi­cielles avec l’île.

Quant à ceux qui propagent l’idée que la Chine est en train d’acheter le conti­nent Afri­cain, les chiffres là aussi tendent à prou­ver le contraire :

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Avec 0,6 % des inves­tis­se­ments directs, la Chine se classe en effet bien loin d’autres pays bien plus présents finan­ciè­re­ment.

C’est donc bien plus la peur de voir arri­ver un nouveau concur­rent, chose inha­bi­tuelle sur ce conti­nent, qui fait couler tant d’encre que d’une réelle colo­ni­sa­tion chinoise comme tentent de le faire croire certains inté­res­sés qui ne voient pas d’un bon œil la venue d’un autre « ami » de l’Afrique.

Ce tissu d’omissions, sinon de mensonges, a par contre pour effet de dissi­mu­ler un autre problème qui lui semble par contre bien réel, et qui bien que tota­le­ment occul­té par ce rideau de fumée média­tique, touche un certain nombre d’aspects de la présence Chinoise en Afrique.

Le premier aspect est celui d’un certain détour­ne­ment des écono­mies de ces pays qui se concentrent aujourd’hui sur la produc­tion de pétrole et de mine­rais dont la Chine est gour­mande. Tout en répon­dant à cette demande, le tissu écono­mique de ces pays se trouve affai­bli par une pola­ri­sa­tion des inves­tis­se­ments locaux sur ces gise­ments au détri­ment de la diver­si­té des produc­tions, rendant ainsi ces pays bien plus dépen­dants de leurs clients étran­gers.

Le deuxième aspect est d’ordre social, car, si en échange de matières premières la Chine construit effec­ti­ve­ment un certain nombre d’infrastructures routières ou autres, la main d’œuvre locale n’est que peu ou pas concer­né, les entre­prises Chinoises four­nis­sant bien souvent la plus grande partie de celle-ci. En aggra­vant un taux de chômage initia­le­ment élevé, cette main d’œuvre, venue des régions pauvres de Chine, est souvent mal vue par une popu­la­tion locale qui a déjà bien du mal à survivre.

Une autre dérive sociale concerne les chan­tiers où quand une part des travailleurs sont des locaux, ceux-ci sont soumis aux mêmes condi­tions de travail que leurs homo­logues chinois, c’est-à-dire sans trop de garan­ties ou de respect des condi­tions de travail norma­le­ment en vigueur dans ces pays.

La venue de commer­çants chinois, si elle est parfois la cause de tensions, n’est qu’anecdotique et est là aussi bien plus liée au senti­ment large­ment diffu­sé de la peur d’une « inva­sion » commer­ciale que d’un état réel de la situa­tion, et s’estompera sûre­ment avec le temps et la volon­té d’intégration.

Pour être complet, il faut égale­ment noter sur les chan­tiers Afri­cains la présence d’un certain nombre de prison­niers de droit commun, à qui les auto­ri­tés Chinoises proposent une remise de peine en échange d’un exil tempo­raire vers ces pays.

Il y a deux ans, je recher­chais un étudiant chinois appre­nant le Fran­çais et qui pour­rait me secon­der lors de visites touris­tiques ou autres. Je me suis donc rendu dans un des établis­se­ments scolaires de la capi­tale régio­nale afin de deman­der à un profes­seur de Fran­çais si je pour­rais utili­ser les services d’un de ses étudiants. La réponse du profes­seur a été la suivante :

Je n’ai cette année que 17 élèves en Fran­çais et sur ce chiffre 15 ont d’ores et déjà un emploi en Afrique ; l’an prochain, j’en aurai 70 dont là aussi, la plus grande partie n’auront aucun mal à trou­ver du travail à condi­tion qu’ils acceptent de s’exiler vers des pays d’Afrique Fran­co­phone.

Cette anec­dote souligne bien que la Chine tient à déve­lop­per sa présence Afri­caine et c’est à nous, forts de notre expé­rience colo­nia­liste, d’expliquer aux nouveaux arri­vants qu’il n’est pas souhai­table pour les popu­la­tions locales de rempla­cer une forme de colo­ni­sa­tion par une autre, même si celle-ci lui parait dans un premier temps plus profi­table. Rien ne sert non plus de jouer les mauvais joueurs, vexés de n’être plus les incon­tour­nables sauveurs d’un conti­nent dont nous aussi avons bien exploi­té les ressources, sans toujours s’occuper du bien-être de la popu­la­tion.

Un des problèmes majeurs de l’occident est d’avoir pensé pendant des décen­nies que le monde était figé sur la base d’un partage plus ou moins équi­table des ressources natu­relles et des zones d’influence poli­tique. La montée en puis­sance d’un certain nombre de pays émer­gents, et pas seule­ment de la Chine, remet en ques­tion cet équi­libre fixé à l’époque où les puis­sances colo­niales régnaient sur l’Afrique, et après qu’un certain nombre de socié­tés commer­ciales ait perpé­tué cet état de fait en finan­çant, parfois de façon trouble, leurs présences.

Les temps changent, ce qui explique une fois de plus qu’un certain nombre d’intervenants soient enclins à chan­ger les règles d’un jeu qu’ils s’étaient réser­vé jusqu’à présent, et qui consis­tait à main­te­nir les pays d’Afrique au-dessus de la ligne de flot­tai­son, sans pour cela ne jamais lui donner les moyens d’une réelle exis­tence.

Si cette concur­rence de nouveaux pays peut appor­ter à l’Afrique ce déve­lop­pe­ment promis depuis si long­temps, mais majo­ri­tai­re­ment resté au stade des inten­tions, cela ne peut être qu’une bonne chose, même si les décen­nies à venir voient se dessi­ner un axe Asie-Afrique au détri­ment de celui consti­tué par l’Europe et les États-Unis.

Ce rééqui­li­brage est souhai­table et néces­saire, et ne peut être contes­té que par des personnes dont l’intérêt person­nel passe bien avant celui de millions de personnes, et qui ont héri­té d’une situa­tion dont ils n’ont pas toujours été de bons gestion­naires.

Cet article a égale­ment paru sur : Chiffres