Amitav Ghosh : Regards sur l’Inde et la Chine au temps du commerce de l’opium.

amitav_ghoshUn océan de pavotsUn fleuve de fumée – et le suivant en attente de publi­ca­tion – telle est la trilo­gie que nous offre l’un des auteurs indiens contem­po­rains parmi les plus recon­nus , Amitav Ghosh.

Ce long roman nous entraine dans l’histoire des rela­tions trian­gu­laires entre le monde anglo-saxon, la Grande-Bretagne en premier lieu, l’Inde et la Chine, dans les années 1830, avant la première guerre de l’opium.

L’écriture est parti­cu­liè­re­ment vive, précise avec ses termes tech­niques, en parti­cu­lier mari­times, et pleine d’expressions popu­laires qui stimulent la lecture et permettent de suppor­ter l’intensité drama­tique des récits. Car, tout le roman est construit autour de l’opium.

En effet, cet ‘Océan de pavots’ est impo­sé à l’Inde par les Britan­niques ; le Bengale devient un vaste jardin véné­neux, élimi­nant les cultures vivrières selon le clas­sique système d’appauvrissement, endet­te­ment. Quant au ‘Fleuve de fumée’, il prend sa source à Canton, alimen­té par les trafi­quants pour impo­ser leur système d’hégémonie écono­mique et cultu­relle à la Chine, jugée rebelle à tout progrès.

Amitav Ghosh a construit ce roman sur des bases histo­riques excep­tion­nelles, dont il donne un long aper­çu en fin d’ouvrage. Au fil des pages, se découvre un système écono­mique occi­den­tal, par touches inté­grées dans les foison­nantes descrip­tions et les multiples dialogues. Impo­ser le libre échange, la liber­té de commerce, même pour une drogue tel que l’opium, est la fonc­tion à la fois écono­mique et morale que s’arroge l’Occident messia­nique, avec sa justi­fi­ca­tion reli­gieuse ! Tous les person­nages ont une person­na­li­té peinte avec beau­coup de finesse et de sensi­bi­li­té. Chacun a ses propres moyens d’expression, ses faiblesses qui peuvent se dissoudre lors de situa­tions drama­tiques ; pour Ghosh, rien n’est irré­mé­dia­ble­ment fixé car la soli­da­ri­té parvient à s’épanouir chez les plus pauvres. Mais, pour lui, l’avidité de l’argent débouche sur une extrême perver­sion qui abou­tit à une entente a prio­ri para­doxale entre les aven­tu­riers trafi­quants d’opium sans scru­pules et les mission­naires anglo-saxons. Notons ici quelques pages révé­lant une certaine empa­thie avec les Jésuites scien­ti­fiques présents en Chine les siècles précé­dents.

Dans cette grande fresque, Ghosh concentre son regard sur un person­nage anglais, lien entre tous ces mondes oppo­sés : Burn­ham. Figure de l’aventurier mari­time, d’origine popu­laire londo­nienne, il béné­fi­cie d’une ascen­sion extra­or­di­naire tant du point de vue finan­cier que social grâce au commerce illi­cite de l’opium avec la Chine. Mais sa vie est liée à la pros­pé­ri­té de ce trafic. Car, dans Le fleuve de fumée, le récit se déplace en Chine. Comme la Compa­gnie anglaise des Indes orien­tales, Burn­ham s’enrichit à Canton, seule porte tolé­rée par l’Empereur chinois pour accé­der à cette immen­si­té démo­gra­phique. Pour l’Empire britan­nique, l’enjeu est la péné­tra­tion de la tota­li­té du terri­toire chinois aux produits anglais. La machine de guerre de la mondia­li­sa­tion écono­mique se met alors en place ; l’opium est l’arme privi­lé­giée des Anglais qui struc­turent un réseau de colla­bo­ra­teurs chinois, eux-mêmes béné­fi­ciant à leur tour de ce commerce lucra­tif. Jouant très gros en matière de cargai­son, Burn­ham se trouve englou­ti par son échec final, victime de l’arrêt brutal du commerce de l’opium et du cynisme du pouvoir impé­rial anglais. La suite est connue.

Mais cette litté­ra­ture va bien au-delà d’un simple pamphlet, tout comme celle de Zola ou de Dostoïevs­ki. Ghosh a un pouvoir évoca­teur d’une luxu­riance peu commune pour nous. Les actions foisonnent, la mer est un espace central dans les récits, les situa­tions évoluent à la vitesse d’un cyclone. Quelques instants de grande frai­cheur viennent tempé­rer ces climats tumul­tueux. Bizar­re­ment, Ghosh exprime une grande sensi­bi­li­té pour les plantes – comme d’ailleurs ses person­nages les plus honnis – Ainsi, une certaine affec­tion pour le bota­niste fran­çais Lambert et sa fille, qui est le lien le plus paci­fique entre la Chine et l’Europe. La Bota­nique serait-elle la science char­gée d’harmonie dans ce monde névro­sé par le commerce de l’opium ? A chacun son ultime plai­sir à la lecture de ce remar­quable ouvrage, qui permet de mieux comprendre le mode asia­tique et son histoire.

Jean-Claude Martin. 1er septembre 2013.

Editions fran­çaises :

Amitav Ghosh. Un océan de pavots. 2013. Collec­tion Univers poche 10/18.

Un fleuve de fumée. 2013 Robert Laffont, Pavillons.

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