À LA RECHERCHE DES COCONS CHINOIS II (J-C MARTIN)

Préc.1 de 2Suiv.

L’Europe : l’appropriation des savoirs chinois

La soie le texti­le de luxe en Euro­pe

soie1A la fin du xve siècle, la séri­ci­cul­tu­re est enco­re margi­na­le, malgré sa présen­ce dans le midi de la Fran­ce depuis la fin du xiiie siècle. Olivier de Serres (1539–1619) défend son exten­sion dans une suppli­que aux parle­men­tai­res de Paris – La cueillet­te de la soye (1789) – pour les convain­cre de l’intérêt écono­mi­que de la séri­ci­cul­tu­re. Fort de sa prati­que dans son domai­ne du Pradel, en Ardè­che, il faut, selon ces termes : « Tirer des entrailles de la terre le trésor de soie qui s’y cache, par ce moyen mettant en éviden­ce des millions d’or crou­pis­sants » car il s’agit d’une acti­vi­té large­ment rému­né­ra­tri­ce : « Son but [de la soie] est le profit et non la seule délec­ta­tion. » [OdS, 109]

L’industrie des soie­ries s’installe en Italie, dans le Piémont, en Espa­gne, et, en Fran­ce, à Tours et à Lyon. Lyon est le centre de fabri­ca­tion des soie­ries dites ‘à gran­de façon­née’. Cepen­dant, les tech­ni­ques d’éducation des vers à soie et de dévi­da­ge restent primai­res, en parti­cu­lier pour éviter le risque d’éclosions préco­ces des papillons. Les problè­mes d’hygiène sont toujours inquié­tants dans le monde de petits paysans, ce qui lais­se la porte ouver­te aux mala­dies et à la morta­li­té des vers. Olivier de Serres les dénon­ce systé­ma­ti­que­ment, comme il le fait d’ailleurs pour les vini­fi­ca­tions dans les caves ! Des mala­dies chro­ni­ques déci­ment les éleva­ges pendant le XVIIIe siècle. De plus, la quali­té défec­tueu­se se réper­cu­te sur celle des soies.

La poli­ti­que indus­triel­le d’Etat et une appro­che scien­ti­fi­que

La primau­té des rela­tions direc­tes au XVIIIe siècle.

Dans ce contex­te, l’Etat et la Royau­té – Henri IV et surtout Louis XIV – réagis­sent ferme­ment. Ce dernier mobi­li­se les missions reli­gieu­ses. Appré­ciés pour leur niveau scien­ti­fi­que, les Jésui­tes parvien­nent à étudier la séri­ci­cul­tu­re chinoi­se, avec pour but, un trans­fert des savoir-faire tech­ni­ques. Cette consta­ta­tion suivan­te est révé­la­tri­ce de la nouvel­le stra­té­gie euro­péen­ne vis-à-vis de la Chine : « Il est bien éton­nant que les voya­geurs éclai­rés qui passent d’Europe en Chine, ne se soient jamais occu­pés de nous donner des détails exacts sur la cultu­re des mûriers et sur l’éducation des vers à soie, telle qu’on la prati­que en Asie. Il est bien plus éton­nant enco­re, que les amateurs d’agriculture et d’histoire natu­rel­le, envoyés par nos souve­rains dans les diver­ses parties de notre globe, pour faire des recher­ches, n’ayent pas eu une mission parti­cu­liè­re pour passer en Chine le temps néces­sai­re pour s’occuper des objets écono­mi­ques de l’agriculture de ce peuple indus­trieux, et de nous rappor­ter les grai­nes des arbres et les œufs des diffé­rents vers à soie.» [P.L., 68]

La Chine appa­raît alors très déve­lop­pée dans ce domai­ne texti­le à tel point que ses savoirs doivent profi­ter aussi à l’Europe – justi­fi­ca­tion et obli­ga­tion quasi-divines. Les missions tech­ni­ques doivent l’emporter large­ment sur les opéra­tions guer­riè­res, véri­ta­ble gaspilla­ge humain ; il s’agit d’attribuer une place éminen­te aux scien­ti­fi­ques, dont les chimis­tes, et non plus aux mili­tai­res : « Pour­quoi n’y enverrait-on pas aussi un chimis­te instruit de l’art de la tein­tu­re, pour connaî­tre les procé­dés, les plan­tes ou miné­raux, dont les Chinois se servent. Ces sortes de voya­ges seraient infi­ni­ment plus utiles que les conquê­tes les plus brillan­tes, qui coûtent la vie à des milliers d’hommes, pour lesquel­les on dépen­se des riches­ses immen­ses, et qui sont pres­que toujours le sujet de nouvel­les guer­res. » [P.L., 68]

Comme pour les mathé­ma­ti­ques et l’astronomie, les Jésui­tes sont en premiè­re ligne. Grâce à leur subti­le poli­ti­que d’accommodation – une sorte de compro­mis ou de joint-venture intel­lec­tuel­le avant l’heure – les Jésui­tes accè­dent à la Cour impé­ria­le, et donc au cœur même des savoirs.
Leurs remar­qua­bles connais­san­ces en chinois et surtout la confian­ce de l’empereur Khang-xi, leur permet­tent d’accéder aux trai­tés d’agriculture et de séri­ci­cul­tu­re chinois dont celui écrit en 1368. Le prélè­ve­ment des savoirs chinois s’opère dans un cadre rigou­reux, avec la trans­mis­sion de rapports à l’Académie de Scien­ces de Paris. Le P. d’Incarville
(1706–1757), direc­teur des Jardins impé­riaux, rédi­ge le mémoi­re « Sur les vers à soie sauva­ges », publié en 1777 par le P. Cibot
(1727–1780) dans les Mémoi­res concer­nant les Chinois. L’écrit de réfé­ren­ce est toute­fois celui du P. du Halde : Descrip­tion géogra­phi­que, histo­ri­que, chro­no­lo­gi­que, poli­ti­que et physi­que de l’empire de la Chine et de la Tarta­rie, publié en 1735. Le tome second contient l’Extrait d’un ancien livre chinois, qui ensei­gne la maniè­re d’élever & de nour­rir les vers à soie, pour l’avoir & meilleu­re, & plus abon­dan­te, qui inspi­re­ra les autres savants des siècles suivants.

Ces compi­la­tions biblio­gra­phi­ques sont repri­ses, en insis­tant sur l’intérêt de la métho­de chinoi­se : « Nous en avons extrait seule­ment ce qui peut nous conve­nir, et l’on verra que cette métho­de chinoi­se renfer­me plusieurs choses dont il serait avan­ta­geux d’introduire l’usage en Fran­ce. Il y en a aussi plusieurs dont le succès peut être douteux. » [P.L., XXIII.]

L’étude des trai­tés chinois.

Les publi­ca­tions en fran­çais sont assez étalées entre le XVIIIe siècle et le milieu du XIXe siècle. En 1788, Bois­sier de Sauva­ges, (1710–1795) publie à Nîmes, L’art d’élever les vers à soie. Rele­vons une origi­na­le expé­ri­men­ta­tion de ‘terroir’, pour faci­li­ter la couvai­son des grai­nes : « Il est plus ordi­nai­re, lorsqu’on est sur le point de couver, de faire trem­per la grai­ne dans du bon vin. » et « La grai­ne trem­pée dans le vin de Chus­clan, qui est un vin du Rhône très spiri­tueux, vint à éclo­re un jour plus tôt qu’un paquet de pareille grai­ne, qui n’avait eu aucun bain, et qui me servait de pièce de compa­rai­son. » [B.S., 24]

En 1837, Stanis­las Julien (1797–1873), sino­lo­gue au Collè­ge de Fran­ce, marque une étape déci­si­ve pour la connais­san­ce de la séri­ci­cul­tu­re chinoi­se en repre­nant les traduc­tions anté­rieu­res pour une plus large diffu­sion en provin­ce : Résu­mé des prin­ci­paux trai­tés chinois sur la cultu­re des muriers et l’éducation des vers à soie, qui devient la réfé­ren­ce ulti­me sur la séri­ci­cul­tu­re. Julien décrit fine­ment la séri­ci­cul­tu­re chinoi­se à travers ses prin­ci­paux trai­tés. Les muriers sont abor­dés sous l’angle agro­no­mi­que : espè­ces selon les régions, avec une très gran­de diver­si­té en répon­se aux situa­tions clima­ti­ques varia­bles entre le nord et le sud de la Chine, cultu­re, en parti­cu­lier les plan­ta­tions, les soins et le gref­fa­ge. Ensui­te, il déve­lop­pe l’éducation des vers à soie, dont la nour­ri­tu­re, les cocon­niè­res employées dans le midi et dans le nord de la Chine et le choix des cocons. Il est à souli­gner le soutien mani­fes­te du gouver­ne­ment fran­çais pour sa publi­ca­tion ‘par ordre du minis­tre des Travaux Publics, de l’Agriculture et du Commer­ce’.

D’où l’analyse d’Hervey Saint-Denys (1823–1892) : « Nous croyons pouvoir consta­ter que si, grâce aux efforts de ces hommes spéciaux qui ont consa­cré tous leurs soins au perfec­tion­ne­ment de la séri­ci­cul­tu­re, cette indus­trie paraît être arri­vée chez nous depuis quel­ques années à un point tel, que l’on ait désor­mais peu de chose à emprun­ter aux Chinois, c’est surtout par l’étude appro­fon­die de leurs métho­des et de leurs minu­tieu­ses prati­ques que l’on est parve­nu à riva­li­ser avec eux, après être si long­temps demeu­ré en arriè­re. » [H.S.D., 150]

Il s’appuie sur Beau­vais, spécia­lis­te des vers à soie qui recon­naît l’avance tech­ni­que des Chinois décri­te par Julien : « M. Camil­le Beau­vais pense même que nous sommes loin de possé­der l’habileté des Chinois en matiè­re de séri­ci­cul­tu­re : ‘elle [publi­ca­tion de Julien] reste­ra toujours comme un témoi­gna­ge de la supé­rio­ri­té des Chinois dans tous les détails prati­ques qui embras­sent la vie des vers à soie, et des résul­tats auxquels ils sont parve­nus.’ » et cette appré­cia­tion : « Ce trai­té, que le savant M. Robi­net appe­lait l’évangile de la séri­ci­cul­tu­re, contri­bua puis­sam­ment à perfec­tion­ner chez nous cette indus­trie. » [H.S.D., 150]

Préc.1 de 2Suiv.