1911 – 2012 : un siècle de broyage très orga­ni­sé

LaitPeu de peuples ont été autant rava­gés que celui de la Chine, ce qui n’est pas sans lais­ser de traces aisé­ment visibles aujourd’hui. Après les famines chro­niques, la main mise des seigneurs de guerre et la colo­ni­sa­tion occi­den­tale, les Chinois ont pensé arri­ver au bout de cet inter­mi­nable tunnel avec la créa­tion de la première répu­blique. Si Sun Yat-Sen apporte quelques lueurs d’espoir en 1911, son décès préma­tu­ré plonge le pays dans ce qui allait deve­nir un siècle de misère supplé­men­taire.

Initiée par son prédé­ces­seur, Tchang Kai Check pour­suit la campagne ayant pour fina­li­té d’unifier un pays alors aux mains des mafias locales et de centaines de géné­raux d’opérette régnant sans partage sur leur terri­toire. Bien que cette tâche loin d’être termi­née, 1927 voit le début de la guerre civile entre natio­na­listes et commu­nistes. Cet affron­te­ment fratri­cide ne connait une pause rela­tive que de dix ans en raison de l’invasion japo­naise. La popu­la­tion doit à nouveau suppor­ter de nombreuses atro­ci­tés et ce n’est qu’en 1945 que prend fin cette guerre. À peine les mili­taires japo­nais repar­tis, reprend l’affrontement entre les deux camps chinois, ce pour quatre longues années supplé­men­taires.

LaitApplau­di lors de défi­lés déjà très orga­ni­sés, c’est bien moins par consi­dé­ra­tion idéo­lo­gique que par le désir de vivre en paix que la popu­la­tion se mettre en place un système poli­tique dont ils ne connaissent majo­ri­tai­re­ment rien. Un gagnant s’étant en effet enfin déga­gé de cette lutte entre frères, les Chinois espèrent pouvoir être non pas heureux, mais moins malheu­reux. Hélas pour eux, les erreurs liées au Grand Bond en avant vont à nouveau les plon­ger dans la misère la plus noire, la famine s’ajoutant au forma­tage intel­lec­tuel de l’idéologie du moment. Mao évin­cé, s’ensuivent six ans où le peuple chinois tente de reprendre son souffle ainsi qu’un mini­mum d’espoir. Pensant dispo­ser d’une période de calme durable, c’est avec effroi que les Chinois voient reve­nir un Mao encore plus déter­mi­né en étant entou­ré d’une équipe compo­sée de revan­chards avec à leur tête une Jiang Qing prête à tout pour parve­nir à ses fins et venger l’affront de l’éviction qu’elle a subi en même temps que son mari.

LaitSi en 1949, Mao avait conquis le pouvoir avec l’aide de l’armée commu­niste, c’est cette fois soute­nu par des millions de jeunes fana­ti­sés que les règle­ments de compte vont commen­cer. Les assas­si­nats, les inter­ne­ments arbi­traires en camp de travail, les dénon­cia­tions plus ou moins fondées deviennent alors le quoti­dien de Chinois terro­ri­sés et réduits à un silence abso­lu. Les gardes rouges sont présents dans tout le pays et se livrent à des atro­ci­tés pires que celles attri­buées à l’envahisseur japo­nais. Torture, canni­ba­lisme viennent s’ajouter aux agis­se­ments des « Fous de Mao » qui, après l’incident de Wuhan oppo­sant des ouvriers aux gardes rouges, prennent la place de l’armée sur ordre de Jiang Qing. L’armée régu­lière se voit alors dépos­sé­dée de son pouvoir, mais aussi de ses armes suite aux nombreux pillages de casernes, ce qui ne fait que renfor­cer la peur de la popu­la­tion.

Avec des périodes moins dures que d’autres, les Chinois devront attendre la mort de Mao pour retrou­ver un semblant de calme, le bonheur ou la simple tran­quilli­té semblant inac­ces­sible à ce peuple marty­ri­sé depuis bien trop long­temps. Si le procès de la bande des quatre scelle une fin défi­ni­tive à cette époque des plus noires, c’est avec un soula­ge­ment tein­té de doutes que la popu­la­tion attend la suite.

Alors que la majo­ri­té des Chinois sont au bord de l’épuisement tant moral que physique, c’est ce moment que va choi­sir la nouvelle équipe au pouvoir pour amor­cer un virage à 180°. Alors qu’il aurait été préfé­rable de procé­der en douceur, Deng Xiao­ping se lance dans un vaste programme de réformes qui si elles étaient néces­saires, se révèlent bien trop violentes pour un peuple d’une part fati­gué et d’autre part sortant de près de 40 ans de collec­ti­visme où toute déci­sion était l’apanage de la classe diri­geante.

LaitDéco­lo­ni­sés quelques décen­nies aupa­ra­vant, les Chinois voient reve­nir les étran­gers chas­sés par Mao et censés appor­ter ce qui fera de la Chine un grand pays. Livrée dès lors à eux-mêmes, une partie de la popu­la­tion se retrouve sous la tutelle de quelques entre­prises étran­gères venues se servir en main-d’œuvre aussi docile que bon marché, mais aussi de celle de profi­teurs locaux bien déci­dés à rattra­per le temps perdu. Entrés par toutes les portes lais­sées ouvertes par le « nouveau PCC » s’y engouffre toutes sortes d’arrivistes pour qui la faucille et le marteau n’ont jamais été des outils de travail, mais de déco­ra­tion.

Nous sommes en 2012 et si les réformes promises ont profi­té à une partie de la popu­la­tion avec la montée en puis­sance d’une classe moyenne, c’est encore plus d’un tiers de la popu­la­tion qui demeure sans grand espoir. Tant délais­sée par le pouvoir que remi­sée au rang de honte du pays par les nouveaux ou anciens bour­geois ayant su profi­ter de l’embellie, ils attendent contraints et forcés un hypo­thé­tique chan­ge­ment. Sans en attendre réel­le­ment quoi que ce soit en raison des expé­riences précé­dentes, leur seul but est de faire entendre leur voix avant de mourir comme ils ont vécu, soit dans la plus totale igno­rance de ce à quoi pouvait ressem­bler une vie heureuse, ou du moins doulou­reuse.