La Chine vue de Chine

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Un secteur très porteur en Chine : bookmaker de la loterie « clandestine »


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Les règles du jeu

Quel est le point commun entre le patron d’un petit restaurant investissant plusieurs millions de yuans dans un KTV, un voisin disparaissant du jour au lendemain et un corps retrouvé dans la rivière ?

La réponse est ce jeu clandestin prenant pour base le Mark six, une loterie hongkongaise. Bien qu’interdit, ce loto relooké à la sauce chinoise est pratiqué avec des fortunes diverses à travers tout le pays, chacun des trois exemples cités ayant connu des finalités plus ou moins réussies.

Du loto hongkongais, la version locale n’en extrait que le numéro complémentaire avec trois tirages par semaine. Histoire d’attirer plus de joueurs, ceux-ci ont le choix entre miser sur un numéro, le rouge, le vert ou le bleu attribué à une série de nombres ou un signe de l’horoscope chinois regroupant lui aussi plusieurs chiffres. Pour résumer, un joueur peut décider de tenter sa chance sur le 5, les bleus ou le signe du cheval, plusieurs choix étant bien entendu possibles. Les mises débutent à 10 yuans, mais atteignent souvent des sommes élevées. La seule limite est en effet l’intermédiaire qui peut ou non garantir les gains si le joueur gagne. Si la somme engagée est trop importante pour ses moyens il demande alors à un intermédiaire supérieur d’apporter sa garantie, un pourcentage lui étant alors versé sur les mises qu’il a transmises.

C’est ainsi qu’à un petit niveau, le bookmaker clandestin va prendre les mises jusqu’à hauteur de quelques centaines de yuans, mais passe par un « agent » aux reins financièrement plus solides dans le cas de sommes plus importantes. Qui peut devenir bookmaker de ce jeu ? N’importe qui à partir du moment où il a la confiance des parieurs. Ce sont donc d’abord des amis et par la suite les amis des amis, le tout finissant par devenir un système pyramidal où ceux qui font les bénéfices les plus importants ne sont non pas les parieurs, mais ceux qui collectent les paris. Pour un joueur choisissant l’option horoscope et misant 10 yuans, le gain atteint 90 yuans soit 100 yuans moins les 10 de mise de départ ce qui parait intéressant, mais l’est bien plus pour le collecteur qui va récupérer plusieurs milliers de yuans pour n’en reverser qu’une très faible partie aux gagnants.

Ce système repose sur la confiance ou la notoriété réciproque, aucun ticket n’étant bien évidemment remis au parieur. En très grande majorité, les mises sont engagées de manière virtuelle par téléphone jusqu’à quelques minutes du tirage effectué à Hong Kong, le parieur devant le lendemain ou quelques jours plus tard verser sa mise au bookmaker qui pour sa part doit dans les mêmes délais assurer le versement des sommes éventuellement gagnées. Si dans les campagnes et les agglomérations rurales, les paris se limitent à quelques dizaines de milliers de yuans par tirage, ils atteignent plusieurs millions dans les grandes agglomérations récupérant en partie les mises des petits et moyens collecteurs qui tentent de faire fructifier les sommes récupérées aux niveaux inférieurs.

Ce sont ainsi des milliards de yuans qui sont misés trois fois par semaine, rapportant à certains de quoi s’assurer un bel avenir ou un quotidien plus confortable, mais aussi parfois de sérieux ennuis. Un parieur ayant été trop optimiste sur ces chances a en effet de forts risques de se voir violemment rappelé à l’ordre par quelques habits noirs locaux se trouvant la plupart du temps à l’origine de ces paris illicites. Il en est de même pour un bookmaker malchanceux qui doit verser des gains bien au-dessus de ses moyens et qui se retrouve devant un choix se limitant soit à fuir assez loin de son lieu d’habitation, soit de rester et de finir comme dessert pour les poissons.

En parallèle à ce jeu, vient se greffer une activité aussi illégale qui consiste à imprimer diverses parutions donnant de nombreuses statistiques sur les numéros gagnants ou encore quelques formules magiques permettant de trouver le résultat du prochain tirage. Sont aussi présents les « médiums » capables de prédire les bons numéros et qui avec un peu de chance récupèrent un pourcentage sur les gains de son client. De très nombreux sites proposent également des services gratuits, mais couverts de publicité ou financés par un système de paiement à l’acte et des abonnements.

Qui joue ? Des centaines de millions de Chinois allant du plus modeste paysan au responsable de district, la seule nuance étant les sommes engagées. Cette activité étant illégale, le mot clandestin est en ffet peu approprié tant tout le monde est au courant, on peut se demander que fait la police. Pour une partie elle joue elle aussi et n’intervient que lorsque des problèmes surviennent. Des gains non versés, la dénonciation d’un petit bookmaker par un autre trouvant que le premier prend un peu trop d’importance et ce sera une amende de quelques milliers de yuans. Pour les niveaux supérieurs, le risque peut aller jusqu’à dix ans de prison, les peines étant échelonnées en fonction des montants ayant transité par la personne.

Comme souvent en Chine les condamnations sont toutefois rares en rapport de l’ampleur du phénomène, la police préférant prélever quelques amendes plus ou moins officielles que de tuer la poule aux œufs d’or. Ce jeu est de plus un excellent stabilisateur social du fait que les Chinois ayant majoritairement le pain, ce jeu ne fait que confirmer la très ancienne idéologie romaine visant à calmer le peuple.



Albié Alain

Vit non pas dans une mégapole pleine d'expatriés, mais dans un village plein de Chinois. Pour le reste faut-il être diplômé pour comprendre le monde, chacun sa réponse en fonction de ses propres diplômes. La publication d'extraits de cet article est autorisée sous réserve qu'un lien renvoie vers l'original.