La Chine vue de Chine

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San Shuo : une Miao au pays des Zhuang (I)


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Comme tous les jours, San Shuo prend son vieux vélo pour se rendre au chantier du nouvel immeuble en construction. Ici, il y a longtemps que l’on ne lutte plus pour l’égalité des sexes, les femmes font le même travail que les hommes, surtout quand celui-ci demande peu de qualification.

Levée dès 5 heures, San Shuo prépare le repas du matin pour elle et son mari. Leur fils est dans une des meilleures écoles de Nanning, la capitale provinciale, et c’est pour cette raison qu’elle travaille si dur. Pouvoir payer de bonnes études à son enfant est quelque chose de primordial avec pour espoir qu’il une meilleure vie que celle qu’ils ont.

Le bol de nouilles rapidement avalé San Shuo prend la route ou plutôt le chemin qui va l’amener à Hengzhou. Ce sont d’abord trois kilomètres qu’il faut descendre à flanc de montagne en risquant à tout moment une chute de plusieurs dizaines de mètres. Cette chute, elle l’a faite l’an dernier. Il avait plu et le terrain était devenu glissant. Un pied mal assuré et elle avait dégringolé de plusieurs mètres, sa tête finissant contre une pierre. Ce n’est qu’à la nuit tombée que son mari la trouvera inanimée et ensanglantée.

Plusieurs jours à l’hôpital et de l’argent emprunté à des amis l’ont sauvée, mais il a fallu ensuite rembourser au prix de sacrifices et de privations. Aujourd’hui, la chute n’est qu’un mauvais souvenir que San Shuo essaye d’effacer lorsqu’elle prend le même chemin, détournant ses yeux au passage de la pierre qui aurait pu la tuer.

Ce n’est pas qu’elle tienne à la vie, mais elle a une mission qui est de s’occuper de son mari et de son fils. Elle est née femme et ici les femmes ont souvent cet unique but dans la vie.

À 35 ans et malgré les aléas une vie difficile, San Shuo est restée belle. Lorsqu’elle a un peu de temps libre, elle aime se mettre devant l’unique miroir de sa maison pour s’habiller comme les gens de son ethnie, revêtant alors la coiffe traditionnelle des Miao. Cet habit est sa seule richesse et elle ne le porte que deux fois par an. Lors du Nouvel An et de la fête du printemps, elle rejoint sa famille dans le nord du Guangxi. L’occasion de retrouver ses parents, ses amies, mais aussi de donner un peu d’argent pour aider ceux de sa famille qui n’ont pas eu la « chance » de trouver un mari habitant en ville. Son époux n’est pas un Miao, mais un Han. Ils se sont connus lors d’une fête et se sont mariés rapidement. Leur enfant est arrivé l’année suivante et la chance a été pour une fois de leur côté en leur donnant un fils.

C’est un peu en pensant à tout cela que San Shuo arrive enfin au bas de la pente. Elle va pouvoir prendre la route pour parcourir les dix kilomètres restants. À mi-chemin, elle retrouve une copine de chantier et ensemble font ce qui reste du chemin.

Les vélos sont vieux, et de plus encombrés du portage. Cet outil de travail essentiel est constitué d’un gros bambou d’environ deux mètres de long et de deux plateaux en roseau tressé. C’est avec cet unique instrument qu’elles transporteront à longueur de journée des centaines de kilos de sable et de ciment. Elle montera et descendra des dizaines de fois les escaliers du nouvel immeuble, adoptant une démarche chaloupée apprise au fil du temps et des douleurs.

Dans l’immédiat, les deux femmes se racontent leur soirée, laissant éclater de temps à autre de gros éclats de rire. Ni l’une ni l’autre n’ont la télévision et le sujet de conversation tourne autour des anecdotes vécues la veille ou par les histoires racontées par leurs maris. Tout est bon à rire ou du moins à sourire, cela donne du cœur pour finir le parcours et se préparer à une dure journée.

Au loin se profile la silhouette des maisons d’Hengzhou et de la tour en construction. Cet immeuble sera le plus haut de la ville et les deux femmes sont fières d’y travailler. Elles sont plus de 80 sur ce chantier qui dure depuis 12 mois. Dans quelques semaines, le gros œuvre sera fini, mais aussi le travail de San Shuo. Elle devra trouver un autre chantier, à moins qu’elle arrive à persuader le contremaître qu’elle peut aider les carreleurs dans leur tâche.

Pour cela, elle devra faire une semaine d’essai non rémunérée. Si la réponse est positive, elle aura un travail moins dur et sera mieux payée. Aujourd’hui, elle gagne 400 yuans par mois et son nouvel emploi lui permettrait de gagner 20 yuans de plus et d’être moins fatiguée le soir.

À midi, une pause d’une heure pour manger et discuter avec les collègues de chantier. La discussion tourne essentiellement autour du travail. Ici, on n’étale pas sa vie privée en gardant ses problèmes pour soi ; chacun a les siens et ceux des autres n’intéressent personne. Ce n’est pas de l’égoïsme, mais la vie difficile qui inspire ce sentiment. Par contre en cas de coup dur, la solidarité est bien présente. San Shuo le sait, quand elle a fait sa chute ses collègues se sont cotisées pour réunir un peu d’argent et elle n’a pas perdu son travail. Le patron est même venu la voir et lui a apporté des friandises pour la réconforter.

La journée se termine, mais aussi la semaine. Deux jours pour se reposer, mais surtout pour laver le linge de son fils qui va rentrer de l’école. C’est la joie à la maison lorsqu’il est là et San Shuo est heureuse d’avoir sa petite famille sous ses yeux.

Ce vendredi pourtant elle ne sourit pas en rentrant avec son amie de chantier. Ni l’une ni l’autre n’ont le cœur à rire et l’inquiétude se lit sur leurs visages. La raison de cette appréhension est que nous sommes à la fin du mois et que leurs maris vont toucher leur paye. Toutefois, ce qui devrait être une joie et un soulagement est en fait un souci. Les deux hommes vont fêter comme d’habitude la fin du mois en ingurgitant une grande quantité d’alcool de riz et de bière. Ils rentreront tard, prenant le risque de se faire renverser par une voiture. Les deux femmes vont donc passer une partie de la nuit ensemble à les attendre.

Aucune des deux ne leur fait de remarque, ce sont des hommes et une femme ne reproche rien à son mari. De plus, elles savent que leur vie n’est pas facile. Le travail est dur, car en plus du métier de maçon ils doivent tous les deux cultiver un morceau de terre afin de récolter quelques fruits et légumes qui assureront un supplément de nourriture.

policeArrivée à la maison de son amie, San Shuo prend une douche et se change, elle redevient une femme. Pas de télévision ni de téléphone, seul un vieux poste de radio posé sur une étagère, mais en panne depuis très longtemps. Il a cessé de fonctionner le jour de la mort de Mao Tsé-toung, un signe pour son mari, aussi il ne sera jamais réparé.

Pendant que son amie prend à son tour sa douche, San Shuo feuillette une revue trouvée sur le chantier. Il s’agit d’un magazine de mode avec des vêtements comme aucune des deux femmes n’en a jamais vu et qu’elles pensent ne voir jamais. Aucune animosité ni jalousie dans son regard, seul un petit sourire narquois en se demandant comment feraient ces belles femmes pour escalader le chemin qui la conduit chez elle.

Les deux femmes sèchent leurs longs cheveux noirs devant un feu fait de quelques morceaux de charbon de bois déposés au fond d’une bassine tout en poursuivant la conversation sur les mannequins de la revue. Ayen, l’amie de San Shuo, attrape dans son armoire des pièces de tissus et se confectionne une robe en imitant les modèles du livre. On peut entendre de loin leurs éclats de rire et leur jeu tourne à un défilé de mode improvisé devant un public virtuel. L’an dernier, elles sont allées toutes les deux à Nanning et ont vu par hasard, une présentation dans un magasin.

Les deux femmes sont naturellement élégantes et seules leurs mains sont abîmées à force de toucher le ciment. Elles ont le même âge et à peu près la même vie. Ayen a une fille, mais elle a dû arrêter ses études par manque d’argent. Elle est maintenant serveuse dans un restaurant où elle ne gagne pas beaucoup, mais est nourrie et logée.

Les heures passent et la fatigue commence à peser sur les yeux des deux épouses ; le thé ne parvient plus à tenir les femmes éveillées et elles somnolent. S’étant assoupie depuis quelques minutes, San Shuo est réveillée par le bruit d’une voiture qui vient d’emprunter le chemin qui mène à la maison d’Ayen. La jeune femme écarte un peu le rideau, mais elle est éblouie par les phares du véhicule. En fronçant les yeux, elle arrive à déchiffrer une inscription sur la voiture : c’est la police.

Elle réveille Ayen qui sursaute :

— Ayen, une voiture de police arrive !

Les deux femmes se retrouvent rapidement dehors, leurs cœurs battent très fort, se doutant qu’il est arrivé quelque chose de grave.

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Albié Alain

Vit non pas dans une mégapole pleine d'expatriés, mais dans un village plein de Chinois. Pour le reste faut-il être diplômé pour comprendre le monde, chacun sa réponse en fonction de ses propres diplômes. La publication d'extraits de cet article est autorisée sous réserve qu'un lien renvoie vers l'original.