Navigation Menu

Pour­quoi je suis resté en Chine (4)

ziBien qu’ayant réglé mon réveil pour qu’il sonne à huit heures, c’est une fois de plus les claque­ments de portes et les discus­sions tenues dans le couloir qui me poussent à me lever une heure plus tôt. Ce pays me casse les pieds et je suis certain de ne pas chan­ger d’avis. C’est bruyant, indis­ci­pliné, irres­pec­tueux et si ce n’était pas pour des raisons profes­sion­nelles, je serais déjà reparti. Où ? Je n’en sais rien, mais parti.

Je refais donc ma valise afin d’être prêt lorsque Chen vien­dra me cher­cher à neuf heures. À l’heure prévue je suis dans le hall avec le ventre vide, les gâteaux de la veille ne m’ayant donné aucune envie d’y reve­nir. Je me dis qu’une fois Chen arrivé, nous irons déjeu­ner quelque part et pour­rait calmer mon esto­mac qui gargouille non pas en raison des produits chimiques conte­nus dans ce qu’ils nomment ici pâtis­se­rie, mais à cause du vide de cet organe. Il est 10 heures quand Chen se présente devant la porte de l’hôtel en arbo­rant un large sourire n’ayant rien d’une excuse pour le retard. Il m’explique simple­ment que lui et son épouse sont allés déjeu­ner, ce qui me « comble de plai­sir », mon esto­mac me rappe­lant que lui est toujours vide.

Devant traver­ser une bonne partie de la ville, ma première impres­sion sur la manière de conduire des Chinois m’est confir­mée, soit un grand n’importe quoi où un acci­dent peut surve­nir à chaque instant. Que ce soit Chen ou les autres auto­mo­bi­listes, chacun « vit sa vie » sans se soucier de l’autre. Cram­ponné à mon siège d’une main et à une poignée de la portière de l’autre dès qu’un croi­se­ment est en vue, je ne vois rien de cette ville, ce qui pour tout dire ne me dérange que très peu. Arri­vés au péage donnant ensuite sur l’autoroute, nous sommes accueillis par une jolie et souriante employée, Chen remer­ciant cette déli­ca­tesse par une igno­rance la plus totale. Je m’en moque, ce n’est pas mon pays et n’y suis que de passage, je ne vais donc pas leur apprendre les bonnes manières qui sont en fait unique­ment celles apprises en France, et dont j’apprendrai bien plus tard qu’elles ne sont pas universelles.

Une auto­route étant comme bien des villes de n’importe quel pays semblable à peu de choses près, j’en profite pour m’endormir. Cet assou­pis­se­ment est autant dû à une nuit écour­tée qu’au désir de ne pas voir mes derniers instants arri­ver. Comme en ville, les Chinois doublent n’importe où, restent sur la file de gauche quand cela leur convient, ce qui me fait sérieu­se­ment deman­der s’il existe dans ce pays un code de la route et même l’obligation de passer un permis. C’est trente minutes plus tard que je me réveille, soit lorsque nous passons le péage de sortie de l’autoroute. Chen m’explique qu’il ne reste plus que 80 kms à parcou­rir, mais qu’il nous faudra presque deux heures pour les accom­plir. Si je trouve dans un premier temps la durée dispro­por­tion­née en rapport de la distance, j’en comprends très rapi­de­ment la raison. Lorsque ce n’est pas une nuée de motos surchar­gées par diffé­rents objets allant du demi-cochon installé confor­ta­ble­ment, mais tardi­ve­ment à la place du passa­ger, à l’épouse et les deux enfants, ce sont des buffles qui pénètrent sur la route en tirant lente­ment une char­rette. Si cette vision ne me rassure pas, je me dis que lorsque nous aurons enfin un acci­dent, ce qui est pour moi inéluc­table, nous l’aurons moins vite et moins violem­ment ce qui pourra éven­tuel­le­ment me lais­ser quelques chances d’être seule­ment griè­ve­ment blessé.

En atten­dant ce moment, je regarde le paysage qui je l’avoue me conviens bien mieux que celui des tours « alumi­ni­sées » de la capi­tale de région. J’ai l’impression de trou­ver là un envi­ron­ne­ment moins agres­sif et plus en phase avec celui d’où je viens et dont je suis fier, ce quitte à emmer­der quelques expa­triés obli­gés de se mettre où on leur a dit de se mettre et non où ils auraient désiré. Il y a bien long­temps en effet que j’ai compris que vivre dans un endroit plus ou moins célèbre ne signi­fie aucu­ne­ment que les personnes y vivant héritent du passé glorieux lié à cette ville. Pas plus que l’on devient Péki­nois, Shan­ghaien ou Pari­sien par le seul fait d’y loger, cette rési­dence même valo­ri­sante, fait malgré tout d’un con en France un con dans une méga­pole qu’elle soit chinoise ou autre, ce qui me sera confirmé plus tard par ces mêmes personnes ayant pour moi un regard virtuel des plus méprisants.

Cette paren­thèse, loin d’être impromp­tue car néces­saire pour mon équi­libre refer­mée, revenons-en à des choses bien plus belles que les tronches de quelques bouton­neux en recon­quête de l’ex empire colo­nial (pas tous, mais ils existent). La campagne est une alter­nance de petites rizières en terrasses, de champs de céréales ainsi que de fruits et de légumes créant un superbe patch­work de couleurs. Des centaines de chapeaux poin­tus s’agitent dans cet espace qui me donne enfin la première vision de ce qu’est la Chine, soit autre chose que mon pays d’origine.

Alors que je suis rassuré tant par la beauté des paysages que par la faible vitesse de la voiture, c’est en me voyant les yeux rivés sur les champs envi­ron­nants que Chen semble lui s’inquiéter :

 

  • Les paysans sont encore très pauvres ici, la région elle-même n’est pas riche.

     

Ce à quoi je réponds sans réel­le­ment avoir écouté :

 

  • C’est très beau !

 

ziCette remarque réel­le­ment pensée de ma part a un effet immé­diat sur l’épouse de Chen qui se retourne pour me regar­der, pensant sans doute à une plai­san­te­rie occi­den­tale. Plus nous appro­chons de notre lieu de desti­na­tion et plus les motos sont nombreuses, ce à quoi il faut ajou­ter des véhi­cules jusque-là incon­nus pour moi et qui sont des motos à trois roues auxquelles ont été adap­tées une plate­forme bâchée. Si je trouve ces engins dans un premier temps amusants, leur omni­pré­sence dans les virages me fait me cram­pon­ner à nouveau, étant sûr que nous allons percu­ter sinon la prochaine, du moins celle d’après. À la sortie d’une courbe appa­raît un village perdu dans une vaste plaine coupée en deux par une rivière aussi sinueuse que la route que nous emprun­tons. Nous arri­vons à Hengxian, agglo­mé­ra­tion incon­nue pour moi, ce qui n’a guère d’importance puisque ne devant y rester que quatre jours.

Albié Alain
Vit non pas dans une mégapole pleine d'expatriés, mais dans un village plein de Chinois.
Pour le reste faut-il être diplômé pour comprendre le monde, chacun sa réponse en fonction de ses propres diplômes.
La publication d'extraits de cet article est autorisée sous réserve qu'un lien renvoie vers l'original.
Les autres articles de la série