Le monde vu de Chine

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Pourquoi je suis resté en Chine (1)


camera espion chambre hotelAprès « Comment je suis arrivé en Chine », voici donc plusieurs articles décrivant « Pourquoi je suis resté en Chine », eux-mêmes précédant « Pourquoi je suis parti de Chine », ce qui fermera la boucle.

Il y aura donc 6 ans dans 3 jours que j’arrivais en Chine pour une semaine, deux maximums (voir article). Pour moi, ce pays était celui de Mao, du communisme pur et dur, de la privation de liberté individuelle, de la répression policière. Pour résumer la Chine était pour moi celle d’un Tiananmen permanent, ces images m’ayant été inculquées par des décennies « d’informations » diffusées de manière plus ou moins subliminales, mais aussi par ce que j’avais appris de ce pays lors de mon séjour à Taiwan.

À peine arrivé sur le sol chinois et avant de monter dans la voiture qui nous conduit à mon hôtel, je suis persuadé d’être filmé sous toutes les coutures, épié par quelques agents secrets en charge de surveiller tout Occidental assimilé à un espion. Dans cet immense pays et au milieu de plus d’un milliard d’habitants, je me sens seul et vulnérable, ma seule arme étant mon passeport dont je vérifie sans cesse la présence dans la poche de ma veste. Avant de partir de Hanoï, j’ai même élaboré un plan de repli en récupérant l’adresse du consulat le plus proche ainsi que le numéro à appeler en cas de problème. Seul souci le consulat de Guangzhou est à plus de 800 km, ce qui laisse présager d’autres péripéties si je devais quitter ce territoire que je considère à cette époque comme hostile.

Même si les personnes qui m’accompagnent ont l’air totalement détendues, je me dis qu’il ne s’agit que d’une mine de circonstance apprise lors des obligatoires réunions du parti. Malgré le fait que nous ayons traversé la moitié de la ville, je n’en ai rien vu tant mon esprit est monopolisé par ce qui sans être de la peur est toutefois une forte appréhension.

Nous passons l’entrée du parking de l’hôtel où un policier est en faction, confirmant ainsi ce que l’on m’avait expliqué sur cette omniprésence. J’ai presque mécaniquement sorti mon passeport, mais seul un ticket est remis au chauffeur et le fonctionnaire ne me regarde même pas. Nous entrons dans le hall de l’hôtel et je remplis ma fiche, mon passeport toujours à la main m’étant cette fois utile.

Cheng, qui est en fait le directeur de l’entreprise et non un employé comme je l’avais pensé au départ, m’explique que j’ai tout le temps et qu’il m’attend dans le hall. Ma chambre est assez luxueuse et est loin de l’austérité à laquelle je m’attendais dans un pays à la réputation si stricte. Mais il s’agit à n’en pas douter de tape à l’œil pour impressionner les invités. À première vue, il n’y a pas de caméra, ou alors elle est bien dissimulée. De toute manière, je n’ai rien à cacher et j’ai obtenu mon visa sans problème.

Lors de cette première douche prise en Chine, je ne pense même plus au travail pour lequel je suis venu, mais à la manière dont je dois agir, qui puis-je regarder, que puis-je demander en cas de besoin. ? Je sais que les interdits sont nombreux dans ce pays, mais je ne sais pas lesquels, aussi je préfère me dire que rien n’y est permis.

Je m’habille et rejoins Cheng dans le hall. Il est 8 heures du matin et nous allons prendre un petit déjeuner. J’avoue que j’ai l’estomac quelque peu noué tant par la fatigue du voyage que par le fait d’être ici. Contrairement aux autres pays dans lesquels je me suis rendu, je n’éprouve aucun plaisir et me dit qu’une semaine devrait vite passer une fois l’esprit monopolisé par mon métier. Si longtemps plus tard j’ai trouvé cette attitude ridicule, comme doivent la trouver certains d’entre vous, il faut rappeler que sans être au fin fond de la jungle, je ne suis pas non plus dans une ville où les expatriés pullulent, que le plus proche consulat est à plus de 800 km, que je ne parle que très peu le chinois et que mes 50 ans ont éclipsé depuis longtemps l’insouciance liée à la jeunesse.

Nous nous attablons près de la grande baie vitrée donnant sur le parking. L’inquiétude doit être visible sur mon visage ce qui pousse Cheng à me demander :

  • Quelque chose ne va pas ?
  • Non, non, tout va bien, juste un peu fatigué du voyage !

Un 4X4 clairement identifié comme appartenant à la police fait son entrée sur le parking. En descend une personne en uniforme qui en nous apercevant nous fait un salut de la main. La première pensée qui me vient est « Les ennuis commencent ! » Le policier entre dans la salle de restaurant et se dirige vers nous, là encore, ma main se porte sur la poche contenant mon passeport, ce que Cheng remarque de suite et qui le pousse à me dire :

  • C’est mon frère, il est un des chefs de la police de la ville

Si cette précision avait pour but de me rassurer, cette présence ne fait que nouer un estomac déjà quelque peu agressé par trois cigarettes successives alors que je n’ai encore rien mangé. Cheng a beau faire le maximum pour me mettre à l’aise, ce policier chinois assis en face de moi ne m’incite guère à la plaisanterie. Le petit déjeuner se termine, je sais que j’ai mangé, mais je ne saurais dire quoi tant mon esprit était pris ailleurs.

Nous prenons congé de celui qui m’a été présenté comme étant le frère de Cheng, ce dont je doute à cet instant, et nous nous rendons au siège de l’entreprise distante d’une centaine de mètres. Même si le trajet est court, le bruit ambiant sous-entend qu’il doit se passer des choses autour de moi, mais je n’ose pas regarder, ayant sans doute peur de découvrir cette réalité si souvent évoquée lors des innombrables reportages diffusés à la télévision et par les journaux où la Chine faisant déjà il y a 6 ans bien souvent la Une.

Nous entrons dans un grand hall au sol de marbre blanc hérissé de colonnes, l’ensemble créant une ambiance glaciale malgré ce luxe appartenant. Nous prenons l’ascenseur pour nous rendre au quinzième étage. Cet immeuble n’accueille que des bureaux et toutes les portes sont identiques, seul le nom de la compagnie brisant cette impression d’uniformité, ce qui correspond assez à l’idée que j’ai alors de ce pays. Nous pénétrons dans les bureaux de la société de Cheng ou travaillent une vingtaine de personnes. L’environnement a pour effet de quelque peu me détendre, la présence d’ordinateurs me faisant un peu oublier où j’étais au bénéfice de la raison pour laquelle je m’y trouvais.

Une secrétaire s’approche de nous et Cheng fait les présentations. Fang est âgée de 25 ans et a été recrutée spécialement pour mon séjour. Si Cheng se débrouille en anglais, il m’explique que son niveau n’est pas assez bon et qu’aucun de ses employés ne maîtrise suffisamment cette langue.

-J’ai cherché une personne parlant français, mais votre arrivée a été plus rapide que je ne le pensais et je n’ai pas eu le temps de trouver quelqu’un de valable. Il y a déjà peu d’étrangers à Nanning et encore moins de français.

La matinée se passe à faire les présentations et à me préciser les divers secteurs d’activité de l’entreprise. Arrive midi et nous sortons des bureaux pour nous rendre au même restaurant que le matin. Fang nous accompagne et nous discutons de choses et d’autres dans une ambiance très légèrement plus détendue que quelques heures auparavant. Je suis très loin de ce qui pourrait se nommer le bonheur, mais je dois faire avec. Alors que nous sommes à quelques mètres du restaurant, je repère une banque et indique à Fang que je désire retirer de l’argent au distributeur.

Je me dirige vers l’automate loin de penser que cette machine allait être la cause de mes premiers réels soucis en Chine.

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Albié Alain

Vit non pas dans une mégapole pleine d'expatriés, mais dans un village plein de Chinois. Pour le reste faut-il être diplômé pour comprendre le monde, chacun sa réponse en fonction de ses propres diplômes. La publication d'extraits de cet article est autorisée sous réserve qu'un lien renvoie vers l'original.