|

Pour ceux qui ne le sauraient pas, la terre tourne

Depuis que j’ai ouvert mon premier blog, je suis régulièrement attaqué sur le fait que je critique parfois mon pays : La France. Bizarrement, un Chinois ou autre,  qui en France trouve anormaux certains aspects du fonctionnement de son pays d’origine,  est qualifié de très respectable dissident, alors qu’un Français  se livrant à la même pratique  est souvent considéré comme un traître à son pays d’origine. C’est en partant de ce sentiment de traîtrise qu’un certain nombre de nationalistes en herbe se sont livrés à des critiques acerbes sur ma personne, critiques qui si elles ne m’atteignent pas,  méritent tout de même une réponse appropriée.

Il semble donc que ces « Zorro » de la liberté d’expression en Chine aient placé arbitrairement une barrière infranchissable entre le fait de critiquer son pays de l’intérieur  et de l’extérieur, faisant des frontières hexagonales une ligne Maginot virtuelle. Les constatations sur le fonctionnement de mon pays d’origine seraient donc, d’après ces personnes, uniquement réservées aux autochtones, seuls habilités à mettre en exergue certaines anomalies, et le fait de franchir la moindre frontière priverait  tout exilé de cette faculté. Il est par contre, pour ces mêmes  redresseurs de torts, tout à fait normal de se livrer à des  « analyses » souvent critiques d’un pays qui, bien que n’étant pas le leur, se révèle d’après eux bourré de défaut, surtout face à un autre,  devenu subitement parfait, les plaçant ainsi sur le siège d’un juge suprême, ayant droit de regard et surtout de condamnation sur le monde qu’ils surplombent. Le Dalloz du parfait humaniste universel posé entre le clavier et la souris, ces bienfaiteurs de l’humanité vont s’accaparer une notoriété acquise non pas par leur connaissance des détails de l’affaire qu’ils doivent juger,  mais en fonction de l’application de textes écrits par de lointains ancêtres,  auxquels il est de bon ton de se référer lorsque ces écrits vont d’une part dans le sens qui  les arrange, et d’autre part s’appliquent à d’autres situations que celles de leur propre pays. Cette différence d’appréciation est souvent justifiée par ces censeurs par le fait qu’ils sont nés dans un pays détenteur du dépôt des écrits mentionnés plus haut, en faisant ainsi une sorte de dépositaires universels  dont les pouvoirs se retransmettent de génération en génération.

Ceci étant posé, revenons-en à la raison de cet article, c’est-à-dire ces critiques à mon égard, rarement argumentées sur le fond, et bien plus proche du troll que du véritable débat d’idées.

Combien de fois donc, n’ai-je pas entendu la phrase qui tue :

« Le fait d’être marié à une Chinoise vous a également fait épouser  son pays !»

Phrase à laquelle je répondrai que si le hasard avait voulu que je me marrie avec une Italienne, je n’aurais pas plus mangé de pizzas ou de pâtes, ni ne serait devenu un fervent adepte de Berlusconi, ou encore que,  en partageant la vie d’une Anglaise, je n’en serais pas pour autant devenu royaliste et grand admirateur du brouillard Londonien.

Le problème, si problème il y a, se situe donc ailleurs, et est sans doute à rechercher déjà dans le fait que la mode se  veuille d’être, pour être dans le vent, très critique vis-à-vis de ce pays qu’est la Chine, et ce bien plus en fonction de l’héritage idéologique précité que par réelle conviction, même si quand ces mêmes personnes sont invitées chez des amis étrangers, elles offrent bien plus les spécialités culinaires françaises que la réédition de la Charte des Droits de l’Homme. Or cette mode a la fâcheuse tendance à me déplaire, et même à me hérisser par moment, tant elle est la résultante d’un matraquage médiatique, et non d’une réalité impartiale de ce qu’est ce pays. Tout en sachant que les trains qui arrivent à l’heure ne passionnent guère les foules, je préfère pour ma part relater mes propres expériences et impressions, que reprendre celles de sinologues de salon aussi connus soit-ils, cette notoriété étant là également souvent le résultat d’une certaine propension à savoir surfer sur la vague du moment, et nullement une assurance de la quelconque connaissance d’une situation, et ce, quelques soient le cursus scolaire plus ou moins suivi.

Sans doute par nostalgie de ma jeunesse, époque où la France avançait dans bien des secteurs, je retrouve ici cette agitation quelque peu anarchique des années 60-70, période qui a en partie fait de la France ce qu’elle est aujourd’hui avec ses qualités et ses défauts (désolé), et qu’un certain nombre d’héritiers passifs s’enorgueillissent sans pour cela avoir apporté la moindre pierre à l’édifice. Les gens très riches, les autres très pauvres, les injustices sociales, l’encadrement strict de l’information par un ministre dédié, je l’ai en effet connu bien avant de venir en Chine, et à l’époque où la France était déjà ornée de ce titre ronflant de pays des droits de l’homme. Ne pas manger tous les jours à sa faim alors que mon père travaillait plus de 10 heures par jour, dans le même temps où son patron se payait une maison en Espagne, je l’ai connu avec mes frères et sœur qui, comme moi n’ont pas pu faire de longues études par manque de moyens financiers. C’était l’époque où, avec ma mère, nous allions à la décharge publique rejoindre des dizaines d’autres personnes venues comme nous, récupérer quelques fruits jetés sur ordre du gouvernement par des paysans subventionnés ; plus tard, ces fruits et légumes seront systématiquement arrosés de gas-oil afin de devenir impropres à la consommation. A cette époque, pas si ancienne, le collège d’enseignement technique de mon village accueillait les « échecs scolaires » dont une bonne partie était en fait dirigée vers cette voie, là aussi par l’impossibilité pour de nombreux parents de payer les coûts de scolarité dans les classes terminales, réservées à une pseudoélite bourgeoise. La finalité de cet enseignement était d’aller travailler dans l’immense fonderie toute proche, principal employeur du département. Si j’ais eu la chance de ne pas y aller, certains de mes copains d’école y sont morts, happés par une machine non conforme ou par la chute d’un cubilot de métal en fusion.

Ce que je vous explique là, n’est pas du Victor Hugo et n’a rien de misérable, car à cette époque j’étais toutefois heureux du peu que j’avais : ma famille, mon travail, mes amis de rugby avec qui je partageais de mémorables troisième mi-temps, avant d’aller « draguer » dans les bals de campagne. La mer, distante de seulement une centaine de kilomètres, j’attendrai mes 19 ans pour la voir, mais je m’en souviens encore, et des 3 jours de camping sauvage avec des copains.

J’avais, comme c’est le cas de nombreux Chinois aujourd’hui, bien moins que certains autres, mais dans le fond cela ne me rendait pas malheureux, n’ayant sans doute comme eux ni le choix, ni le temps d’y penser. A cette époque, en voulait-on aux dirigeants politiques, aux patrons ? Non, car nous pensions que la vie était ainsi faite avec son lot de joies et de difficultés.

C’est beaucoup ce que je retrouve ici et cette vision de mon passé me donne l’espoir qu’un jour le peuple chinois en arrive au niveau d’un pays tel que la France. Ce stade de développement et de confort de vie incluant les droits divers ainsi que les protections sociales, ceux qui y sont nés peuvent penser qu’il en a toujours été ainsi, ou font l’effort d’oublier qu’il en a été très longtemps autrement, favorisant ainsi des critiques sur un pays qu’ils jugent depuis les hautes collines où les ont hissés leurs parents et ancêtres.

Si l’être humain n’est capable de juger deux situations que par un système d’analogie prenant comme base son vécu personnel, j’ai la chance d’avoir eu une vie avant de venir en Chine et assez d’expérience aujourd’hui pour considérer que ce pays n’est pas aussi noir que certains ne veulent le laisser croire, même si comme dit précédemment, il s’agit bien plus  pour eux d’un effet de mode ou de peur, que d’une réelle conviction .

Si mon pays d’origine a baissé les bras devant l’adversité, préférant dilapider son héritage, je m’octroie le droit de critiquer cet état de fait, que cela fasse plaisir ou non à certains. Dire que la Chine réalise de notables progrès dans bien des secteurs est également mon droit, mais relève également d’une certaine honnêteté intellectuelle que d’autres ont sacrifiée sur l’autel de la facilité.

Ces éléments de jugement ne me rendent ni sourd, ni aveugle, seulement réaliste ou  optimiste suivant comment l’on se place, comme je l’ai été avec mon propre pays que je continuerai  de critiquer à l’occasion, et ce, particulièrement  lorsqu’il aura tendance à oublier d’où il vient et ce qu’il fut dans un passé pas si  lointain que d’autres voudraient le laisser croire.

Tags: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

  • Les hypers Carrefour français, séisme social en Belgique...
    http://www.lesoir.be/actualite/economie/2010-02-2...
    Rien compris de comment va l'esprit belge.
    Colruyt, Delhaize, ça marche.... merci pour eux...
    A qui le tour?
    BNP Paribas? Tiens avant y avait Fortis....
  • Pour ce qui est de la France. Un article bien monté dans l'Echo belge d'aujourd'hui a pour titre "La France craint la panne sèche". Il s'agit bien sûr de Total qui est en grève.
    Tiens encore une fusion.... Il y avait avant Petrofina, non?
  • J'oubliais. J'ai beaucoup aimé le titre de ce billet.
  • Bonsoir,

    j'aurais préféré que tu apprécies le contenu, mai si le titre n'est déjà pas trop mal, cela signifie que je fais quelques progrès (Rires)
  • Alain,
    Je comprends parfaitement.
    Si tu as lu ma technique de "promo" d'un article, pour moi, il a énormément d'importance.
    Si je n'ai pas le titre d'un billet qui me botte, je ne commence même pas.
    C'est fou, non?
    Non, le contenu valait le titre, pas de doute.
    Il donne l'envie de connaitre la suite.. et ça c'est gagné.
    :-)
  • Alain,
    Comme tu as reçu plus d'explications, je ne donnerai que ma propre réflexion en conclusion:
    "on ne nait pas enfoiré, on le devient".
    Cela sans fausse modestie.
    Guy alias L'enfoiré,
    ;-)
blog comments powered by Disqus