Le taoïsme vu par ceux qui le pratiquent sans le savoir.
Si vous cherchez au travers de Google quelques pistes sur ce qu’est le taoïsme, vous y trouverez un certain nombre de textes plus ou moins alambiqués, souvent rédigés par des adeptes tardifs recherchant ce que les religions traditionnelles occidentales ne semblent pas leur offrir. Il ressort souvent de ces écritures une recherche bien plus proche de la revue scientifique ou technique que de la véritable quête de la voie, définition basique de cette philosophie.
Le taoïsme est-il d’ailleurs une philosophie ou une religion ? Difficile de répondre avec exactitude tant ces deux mots sont liés, dépendant du moment et de la situation. On peut toutefois penser qu’une religion devrait inéluctablement mener à une certaine philosophie de la vie, l’inverse étant aussi vrai, ce que semble être le cas de cette très ancienne pratique chinoise.
Si vous demandez à un Chinois vivant dans cette région du Guangxi s’il est taoïste, vous obtiendrez pratiquement la même réponse que si vous lui demandez s’il est communiste, ayant bien du mal à définir ce que sont l’un et l’autre, et se révélant donc incapable de répondre. Dans la vie quotidienne, les signes à cette appartenance sont pourtant omniprésents, mais dissimulés par un voile tissé par la tradition retransmise de génération en génération. Un des éléments faisant que cette pratique est diffuse, vient sans doute du fait que toute religion était proscrite du temps de Mao, obligeant ainsi les habitants à une discrétion certaine, mais aussi dur que soit un régime politique, il ne peut briser ce que des siècles ont institué, forgeant ainsi les esprits à leur insu.
La façon de se nourrir, de penser, de vivre est sans nul doute héritée de près ou de loin de cet enseignement de « la voie », mélangé à une part de Confucianisme, elle, également diffuse, mais bien présente. Si cette vie passée inconsciemment à chercher un sens à sa présence peut passer inaperçue à un grand nombre, c’est à l’occasion de certains grands moments que cette philosophie diluée devient visible, et ce, au travers de son aspect religieux bien plus voyant. Parmi ces cérémonies dédiées, un décès est sans aucun doute le moment où le taoïsme revêt tant ses habits de fête, que son apparence la plus marquée. Il y a bien sûr au cours de l’année les diverses offrandes destinées aux ancêtres, les grandes occasions où l’on va s’incliner devant un repas offert aux parents décédés, mais la mort se révèle être le sujet de prédilection où va s’affirmer cette pratique remontant à quelques 2500 ans.
J’ai eu l’occasion il y a peu de participer à une de ces cérémonies, et si le décalage entre cette expérience et son récit date de plus d’un mois, c’est pour la simple raison que n’étant pas un pratiquant de cette « voie », j’avais besoin d’un minimum de recul pour traiter de ce sujet, quelque peu affecté par le décès d’une personne que j’appréciais beaucoup. Que les techniciens puristes ne m’en veuillent pas trop, car je ne peux me référer qu’à ma culture occidentale, ne connaissant pas le vocabulaire spécifique de cette religion.
La cérémonie va donc commencer la veille de ce qui sera le départ du défunt vers un autre monde, inconnu des vivants, mais qui semble être une autre vie, peuplée par les esprits ayant précédés.
Un autel orné de 7 figurines est installé, et c’est devant celui-ci que le prêtres suivi de la famille proche va à plusieurs reprises venir se recueillir, chaque étape ayant un but défini et accompagné des incantations visant à faire venir les bons esprits qui, le lendemain viendront chercher l’âme du défunt. Dans une autre pièce de la demeure, est déposée une maison en carton dont la porte va rester fermée pratiquement jusqu’à la fin de la cérémonie, et que le prêtre n’ouvrira que pour laisser passer l’esprit partant vers un autre univers. Ce prêtre est revêtu d’une longue tunique noire et d’une coiffe de la même couleur, c’est lui qui, aidé par ses acolytes revêtus de soutanes colorées, va rythmer la nuit. Ce passage d”un monde à l’autre est en effet loin d’être de tout repos pour les personnes assistant à ce qui se révèle être une souffrance et une grande fatigue offerte en signe d’au revoir au défunt. Entrecoupée de quelques dizaines de minutes de pause, la nuit va être en effet dédiée à suivre le prêtre sur ce chemin virtuel ayant pour objectif de préparer tant le départ de la personne décédée, que le meilleur accueil possible lorsqu’elle aura franchi la porte. Si dès le soleil levé, les diverses prières vont cesser, c’est pour laisser la place aux personnes venues rendre un dernier hommage, dont l’arrivée est accompagnée par l’explosion de rouleaux de pétards. Dès le début de l’après-midi, le rituel religieux reprend ses droits, et ce, jusqu’à ce que la porte franchie par l’esprit du défunt se referme, et que que la maison ne soit brûlée au son d’une lancinante musique. Le morceau de tissu blanc, que chaque membre de la famille avait reçu du prêtre en signe de lien avec le défunt est alors coupé, l’esprit ayant franchi le seuil qui l’amène vers cet autre monde inconnu.
Il faudra ensuite se rendre au crématorium, où après une dernière bénédiction, le corps sera incinéré, cela après avoir été abondamment couvert de pétales de fleurs. Le retour vers le domicile du défunt, et le repas qui suit se déroulent dans une ambiance gaie, le maximum ayant été fait sur cette terre pour que l’accueil au « nouveau venu » se passe de la meilleure manière ; par la suite et à intervalles réguliers durant les semaines suivantes, plusieurs repas seront organisés, incitant ainsi la personne disparue à soutenir celles restées ici-bas.
Si cette expérience est harassante, elle n’en est pas moins enrichissante, surtout pour une personne comme moi qui tente d’apprendre et surtout de comprendre le mode de vie de ce peuple à la culture si différente. C’est d’ailleurs après cette cérémonie que j’ai compris beaucoup de choses, et particulièrement celles touchant à ce culte des ancêtres, si présent en Chine, et qui veut que si l’on respecte ses parents vivants, l’on doive se souvenir de ceux disparus.
Dans cette partie reculée du Guangxi, les habitants ne vous feront pas un discours plus ou moins abscons sur le Yin, le yang ou autres valeurs du Qi, dont ils ignorent majoritairement les noms, mais appliquent au quotidien une philosophie invisible et non apprise dans les livres, qui a pour seul but de les aider à franchir les obstacles de la vie, ne sachant si après la mort physique existe autre chose, mais s’y préparant, au cas où.
