Le monde vu de Chine

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La Chine d’aujourd’hui vue par Yuxin : de Pékin à Shanghai


Habit

Après que Yuxin nous ait révélé quelques aspects de sa vie passée, j’ai demandé à cette adorable nonagénaire de me donner sa vision de la Chine actuelle. Je ne vous cache pas que j’ai été assez surpris par ses réponses souvent incisives et très loin de ce à quoi je pouvais m’attendre d’une personne vivant au fin fond d’une région, déjà elle-même éloignée des grands centres urbains, et qui ne s’est jamais assise sur un banc d’école. La réponse à ma première question donne le ton de ce que sera la suite de ce qu’elle décrit comme la Chine actuelle.

Yuxin me montre du doigt une maison voisine

  La chine aujourd’hui ? C’est comme cette maison. Le voisin a dépensé une fortune pour refaire la façade, maintenant il n’a pas assez d’argent pour finir l’intérieur. L’été, il passe des heures dans sa voiture parce qu’elle est climatisée et qu’il fait trop chaud dans sa maison. Les températures sont les mêmes depuis longtemps, mais il a coupé les arbres qui faisaient de l’ombre.

  Pourquoi ?

  Pour que tout le monde voie sa façade. C’est ça la Chine aujourd’hui, le paraître, le faux et l’envie de ressembler à tout sauf à ce que l’on est.

  Le pays a quand même changé depuis trente ans et bien des choses sont positives ?

  Qu’est-ce qui a changé ? Pendant 30 ans on nous a expliqué que la chine était redevenue un grand pays parce que l’on avait chassé les étrangers qui étaient d’après nos dirigeants la cause de nos problèmes. Depuis 30 ans, les étrangers reviennent en étant encouragés par les successeurs des anciens dirigeants qui nous disent que c’est pour le bien du pays. Dans les deux cas la population a au moins perdu 30 ans, cela n’a rien changé pour eux puisque ce sont les mêmes qui dirigent et utilisent les deux systèmes. Vous voulez un exemple ? Pékin. Ce portait de Mao qui côtoie l’ancienne citée impériale avec les milliers de voitures qui ressemblent à des moustiques. Cet ensemble hétéroclite représente assez bien la Chine.

  Vous connaissez Pékin ?

  J’y allais un mois chaque année chez une cousine, mais depuis deux ans je n’y vais plus, car même le voyage en avion me fatigue.

Quelque peu surpris que cette vieille dame ait pris l’avion malgré l’apparent isolement de son village, je tente d’argumenter sur ce progrès technique.

  • Oui, c’est un progrès, mais cela en sera vraiment un le jour où ces avions seront conçus par des Chinois, ce n’est pas demain la veille. À entendre certains, la Chine est devenue un des plus grands pays au monde, mais est incapable de construire une voiture solide, alors un avion ! Le problème de la Chine, c’est les Chinois. Tant que l’on vivait entre nous on se comparait entre nous. Depuis l’ouverture vers l’extérieur tout est bon si ce n’est pas Chinois ce qui pousse à copier tout ce qui est étranger que ce soit les marchandises ou le comportement.
  • D’où provient ce sentiment d’après vous ?
  • Une volonté venue d’en haut, de très haut. On fabrique des produits pour les étrangers parce que la main d’œuvre est moins chère que chez eux. Pour 90 % des Chinois, cela ne rapporte rien, mais les 20 % restants se remplissent les poches. Les Chinois pauvres ne sont pas intéressants, car n’achètent pas beaucoup. Il faut donc faire croire aux plus bêtes qu’ils sont devenus riches pour acheter. En Chine, il y a beaucoup de monde et par conséquent beaucoup plus d’idiots.

Yuxin appelle son arrière petit-fils.

  • Regarde son pull. Ma fille lui avait acheté exactement le même à Nanning, mais sans la marque. Sa mère n’a jamais voulu qu’il le porte et a acheté celui-ci qui est vendu aux Vietnamiens, la seule différence est qu’il est marqué Puma, un nom étranger. Voilà comment cet enfant va devenir aussi idiot que sa mère, la relève est assurée et cela promet un bel avenir. Regarde ses jouets : des voitures, des téléphones, tout pour le préparer à acheter.
  • Vous savez Yuxin, c’est pareil partout et dans tous les pays
  • Bien oui, on est devenu comme partout, c’est bien ce que je reproche.
  • La Chine a quand même une culture spécifique ?
  • Oui, celle de nos ancêtres que l’on utilise comme argument politique tout en expliquant que le passé de la Chine n’a pas été ce qui s’est fait de mieux. Il y a ici plus de Zhuang que de Han, mais dans la troupe de danse, pas une seule jeune fille portant l’habit traditionnel ne l’est. Trop grosse, trop maigre, trop petite, trop grande, le résultat est que seules des Han dansent en reprenant nos traditions. De plus, le responsable transforme les danses traditionnelles en y ajoutant des choses qui n’ont rien à y faire. C’est pour faire plus moderne qu’il dit, ils n’ont qu’à danser en jean’s et se réunir dans un KTV. Tout est comme ça ici, on est fier de son passé, mais pas assez pour le dire ouvertement. À vouloir ressembler à tout, on ne ressemble plus à rien. Lorsque je suis allée àShanghai, l’épouse de mon petit-fils m’a acheté une robe moderne alors que je porte le costume Zhuang depuis toujours.
  • Tu la mettras pour aller à Shanghai, une fois arrivée je t’en achèterai d’autres.
  • Vous êtes allé à Shanghai ?
  • Oui l’an dernier pour visiter l’exposition universelle. J’ai averti la femme de mon petit-fils qu’il était hors de question de m’habiller autrement. J’irai m’acheter des habits neufs si tu veux, mais ils seront Zhuang.
  • Mais tu ne peux pas venir à Shanghai habillée comme ça !
  • Pourquoi Shanghai n’est pas en Chine ?
  • Si, mais personne ne s’habille comme ça
  • Ah, et ils s’habillent comment, comme des Américains ?
  • Non, mais comme des Chinois modernes
  • J’ai plus de 90 ans, je ne suis pas moderne. Je n’irai pas, de cette manière le problème est réglé.

Yuxin m’explique que la lutte a duré plusieurs semaines jusqu’au moment où il a fallu acheter les billets d’avion.

  Elle a fait intervenir la famille, mes amis, ce qui m’a bien amusé. À la fin j’ai accepté, ce qui a contenté tout le monde. J’ai toutefois imposé mes conditions qui étaient de ne mettre la robe que quelques minutes avant de partir, ce que la  shanghaienne  a accepté avec un large sourire. Avant de prendre l’avion, je suis allée me changer dans la chambre de l’hôtel de Nanning où nous avions passé la soirée. Je me suis débrouillée pour mettre le plus de temps possible jusqu’au moment ou mon petit-fils est venu frapper à la porte.

  Dépêche-toi, il faut embarquer !

  Si tu avais vu sa tête en me voyant, un habit Zhuang superbe que j’avais fait faire en cachette. Seules les plus riches épouses en portaient autrefois un, et je n’avais jamais pensé le porter un jour. Mon petit-fils n’a rien osé dire, car il me connaît bien, mais sa femme a failli s’évanouir en me voyant. Ce qui est sûr, c’est qu’elle a compris le message.

  Dans l’avion, les hôtesses m’ont demandé si j’accepterais d’être prise en photo avec elles, ce que j’ai accepté avec plaisir. Ce sont ensuite des passagers, dont des hommes d’affaires qui ont tenu à être photographiés avec moi. L’un d’eux m’a même dit : «  Vous êtes une superbe représentante du Guangxi », ce qui a rendu la Shanghaienne encore plus mal à l’aise.

Yuxin me narre son arrivée à l’aéroport sous les yeux toujours critiques de celle qu’elle nomme la Shanghaienne pour la simple raison qu’elle est originaire non pas de la capitale économique, mais de la région voisine du Yunnan, ce dont la jeune femme évite de signaler. Visiblement, le courant passe mal entre les deux femmes, Yuxin lui reprochant ce qu’elle m’a expliqué plus haut, soit de ne ressembler à rien.

Une fois arrivé à l’appartement de son petit-fils, Yuxin va aller se reposer avant de réapparaître deux heures plus tard en ayant cette fois revêtue la robe cause de bien des affrontements. Si la Shanghaienne est rassurée, ce sera la seule fois où elle s’habillera de la sorte puisqu’elle fera ensuite la visite de l’exposition avec un habit plus commun que celui utilisé dans l’avion, mais toujours Zhuang.

C’est cette visite que je vous raconterai la prochaine fois avec en supplément bien d’autres traits de cette femme dont je ne sais pas si elle est extraordinaire ou seulement normale.

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Albié Alain

Vit non pas dans une mégapole pleine d'expatriés, mais dans un village plein de Chinois. Pour le reste faut-il être diplômé pour comprendre le monde, chacun sa réponse en fonction de ses propres diplômes. La publication d'extraits de cet article est autorisée sous réserve qu'un lien renvoie vers l'original.