Inde et Chine : les étiquettes sont collées.
En 2004, l’Inde accaparait 44 % du revenu mondial dans le secteur du logiciel et des services informatiques, or, pour un pays comme la France dont 75 % de l’activité est liée non pas au secteur industriel, mais à celui des services, les risques de perte d’emploi sont bien plus importants que ceux provoqués par les délocalisations en Chine. Ce fait avéré passe toutefois pratiquement inaperçu, tant dans les médias que dans les discours politiques, laissant à penser à un « deux poids, deux mesure ». J’ai donc tenté de regarder de plus près ce qui faisait que le fait de développer un logiciel en Inde était mieux perçu par l’opinion publique que de fabriquer une bassine en plastique en Chine.
Il s’est avéré que cette vision inéquitable était basée sur deux points principaux dont un est technique, le second étant d’ordre plus ou moins philosophique ou idéologique.
Économiquement, les deux pays suivent une courbe ascendante de façon parallèle, l’Inde n’arrivant pas à rattraper son retard sur son voisin chinois, et ce, malgré de notables progrès. Pour de nombreux Occidentaux, le choc parfois espéré des deux titans n’a pas eu lieu, ceux-ci préférant se partager les marchés sans trop se concurrencer sur des secteurs communs.
Techniquement donc, une différence majeure d’approche se situe dans le simple fait qu’un logiciel ou un annuaire professionnel n’est pas estampillé « Made in India », masquant ainsi sa provenance, alors qu’un ordinateur fabriqué en Chine doit en raison de la législation en vigueur afficher son lieu de fabrication. Même si le salaire versé à un ingénieur système Français est largement supérieur à celui de son homologue Indien chargé du même travail, cette dissimulation a pour effet de mettre en avant la provenance des produits à bas coût Chinois, laissant de côté ceux à forte valeur ajoutée créés en Inde.
Là où les choses deviennent encore plus surprenantes, c’est quand un vêtement fabriqué en Inde recueille une certaine approbation morale, alors que le même provenant de Chine va susciter au contraire une désapprobation, une fois mis en avant les emplois que cette fabrication a fait perdre localement. C’est là qu’intervient le deuxième aspect, plus philosophique, lié tant à l’histoire qu’au présent de ces deux pays.
L’Inde en effet est ornée d’une aura magique, héritée de son histoire tant civile que religieuse, et plus ou moins entretenue par une classe sociale « boboisée » issue des années 60-70. Le philosophe Gandhi a lui aussi sa part de mérite dans cette image d’Épinal indienne, ayant donné à ce pays une image de sagesse face à son homologue chinois à la vie bien plus houleuse. Indira Gandhi , Nehru seront également parmi les grands personnages de ce pays, entretenant ainsi une image de nation confrontée aux mêmes famines qu’en Chine, mais vivant sous un régime démocratique apparent, ce qui semble être un laissez-passer ouvrant bien des portes, tout en disposant un paravent devant les problèmes intérieurs. Si le taux de corruption donne un léger avantage à la Chine (79e place contre 84e pour l’Inde au classement international), il est bien plus souvent fait état des dérapages Chinois qu’Indiens, comme dans le cas de l’analphabétisme où l’inde affiche un taux bien supérieur à celui de la Chine. Si dans le cas chinois, le PCC gère le pays, les castes indiennes ne peuvent être vues comme un modèle en termes de droits humains, mais là également, c’est bien souvent le silence qui prédomine. Il se révèle en être de même pour la peine de mort, où bien que les exécutions en Inde soient moins nombreuses, cette peine a été remise en vigueur après un moratoire de neuf ans. Il serait également bon de relever le droit des femmes qui est régulièrement bafoué, et ce, particulièrement dans les zones rurales, ainsi que la misère qui accablent une partie de la population indienne, vivant dans des bidonvilles, chose bien plus rare en Chine, même si la situation est loin d’y être idyllique.
Si l’Inde progresse économiquement, ces progrès, certes encore trop peu visibles, existent également sur le plan social, et ce, en grande partie grâce à cette intelligence et sagesse des dirigeants Indiens successifs qui ont su donner à leur pays cette image d’une nation pacifique et réservée, face à celle d’une Chine devenue omniprésente et surtout bien trop visible. Ce qui semble en effet manquer à l’empire du Milieu, c’est cette discrétion presque hypocrite mettant en exergue le vieux dicton : « Pour être heureux, vivons caché », d’autant plus que les aspects marquants des deux pays sont largement amplifiés par des médias ayant visiblement choisi leur camp.
Si la Chine s’attribuait le nom pompeux de démocratie, sans toutefois changer les grandes lignes de son système, cela contribuerait en grande partie à effacer un certain nombre de défauts, ceux-ci restant toutefois bien présents, comme c’est le cas pour l’Inde. Associé à un peu plus de discrétion, faisant croire à une certaine soumission face aux grandes puissances du moment, ce changement « d’appellation contrôlée » suffirait à redonner à la Chine une image plus présentable que ce qu’elle ne l’est aujourd’hui, lui permettant ainsi de passer sans encombre les diverses oppositions de circonstance.
Aujourd’hui donc, un emploi bien rémunéré perdu au bénéfice de l’Inde semble bien moins gênant qu’un même emploi à bas coût transféré en Chine, et ce, pour une simple raison d’image et de mode de présentation plus ou moins artificielle, mais qui va dans le sens de ce que veulent voir certains, où du moins tentent de laisser voir. Cette image du Taj Mahal et de sa population aux vêtements colorés l’emporte de loin sur celle du portrait de Mao ornant la porte de la cité interdite de Pékin, collant ainsi une étiquette sur chacun des deux pays, sans pour cela regarder de trop près le contenu du bocal, ou d’en soulever le couvercle afin de vérifier si le goût est la hauteur de la beauté de l’emballage. Le plus important reste l’aspect packaging et marketing du produit, même si celui-ci concerne des êtres humains et non de simples marchandises, prouvant ainsi que même si les apparences sont connues pour être trompeuses, elles restent tout de même l’essentiel d’un système basé sur l’artifice.

