Quel bordel cet auto­bus !

De plus en plus de Chinois éprou­vant le besoin de se dépla­cer, les années 2000–2010 ont été celles d’un impor­tant déve­lop­pe­ment des trajets de longue distan­ce en bus-couchette. Nombreux ont été ceux à inves­tir dans ce genre de véhi­cu­les, le plus souvent en s’endettant auprès de la famil­le, d’amis ou de prêteurs profes­sion­nels. L’explosion du nombre des voitu­res parti­cu­liè­res et des lignes de train à gran­de vites­se fait que ce moyen de trans­port est bien moins utili­sé, le coûteux auto­bus ayant dès lors le plus grand mal à être renta­bi­li­sé.

Si reven­dre le véhi­cu­le même à perte est une solu­tion envi­sa­gea­ble, enco­re faut-il trou­ver un ache­teur et ceux-ci se font rares. Dans ce villa­ge, le trajet le plus utili­sé était celui condui­sant à Guangz­hou, de très nombreux habi­tants travaillant dans une des nombreu­ses usines de la région du Guang­dong. La récen­te mise en servi­ce de la ligne Nanning-Guangzhou a accé­lé­ré la chute de fréquen­ta­tion de ces bus-couchettes, ce qui ne fait qu’accentuer les problè­mes finan­ciers des proprié­tai­res de ces véhi­cu­les.

Cet auto­bus étant équi­pé nati­ve­ment de moyens de coucha­ges, une idée germe dans l’esprit de ce chauf­feur, égale­ment proprié­tai­re de son véhi­cu­le et pres­sé par ses créan­ciers. Avec l’aide d’un ami, il réamé­na­ge le bus en suppri­mant une partie des couchet­tes pour gagner de l’espace. Une fois l’agencement termi­né, le véhi­cu­le propo­se cinq cham­bres et un salon de récep­tion. Meublé dans le style des KTV et alimen­té en bouteilles d’alcools en supplé­ment de l’ambiance musi­ca­le, l’autobus est prêt pour sa secon­de carriè­re.

Une visi­te à quel­ques jeunes filles travaillant dans le secteur envi­sa­gé et il ne reste plus qu’à lancer la campa­gne de publi­ci­té. Celle-ci ne néces­si­te pas la mise en œuvre des derniè­res tech­ni­ques de marke­ting tant le poten­tiel de clien­tè­le est impor­tant. Le prix du voya­ge est attrac­tif, ce d’autant plus qu’il se limi­te à quel­ques dizai­nes de kilo­mè­tres. 80 yuans l’aller-retour sont en effet à la portée de « toutes les bour­ses », l’alcool étant toute­fois factu­ré en supplé­ment. Sur ce montant, 50 yuans revien­nent au proprié­tai­re du véhi­cu­le, les 30 restants allant à celle accueillant chacun des clients.

La premiè­re semai­ne dépas­se de loin les espé­ran­ces en matiè­re de fréquen­ta­tion, ce qui inci­te le proprié­tai­re du bordel roulant à embau­cher un deuxiè­me chauf­feur. L’autobus fonc­tion­ne dès lors quasi­ment 24 h/24, les seuls arrêts étant ceux impo­sés par le remplis­sa­ge des réser­voirs (du bus) et la recons­ti­tu­tion du stock d’alcool.

Les clients devien­nent prin­ci­pa­le­ment des habi­tués, ce qui réduit d’autant les risques. En Chine en géné­ral et dans ce genre d’activité en parti­cu­lier, la répu­ta­tion est souvent un élément néga­tif. Il est utile de rappe­ler que si en Fran­ce le slogan publi­ci­tai­re « Liber­té, égali­té frater­ni­té » est souvent menson­ger, le « Tu fais ce que tu veux, mais en silen­ce » chinois est appli­qué à la lettre. Après avoir télé­pho­né au proprié­tai­re du bus pour réser­ver deux places, ces jeunes hommes se présen­tent à l’heure indi­quée. Après avoir parcou­ru 5 kilo­mè­tres, le chauf­feur du bus se voit inti­mé l’ordre de s’arrêter par un des deux passa­gers inha­bi­tuels.

Si le conduc­teur s’exécute aussi­tôt, c’est pour la simple raison que le canon d’une arme auto­ma­ti­que est braqué sur sa tête. Aussi­tôt le véhi­cu­le stop­pé, il se retrou­ve encer­clé par plusieurs dizai­nes de poli­ciers. Quelques-uns montent à bord de l’autobus pour en faire descen­dre les jeunes filles et leur client, le proprié­tai­re de l’autobus fermant la marche les menot­tes aux poignets. Il risque jusqu’à 10 ans de déten­tion pour proxé­né­tis­me, ce qui ajou­té aux fortes amen­des ne l’aidera pas à faire face aux échéan­ces d’un véhi­cu­le qui a de plus été saisi.