La Chine vue de Chine

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Bienvenue chez les Ch’tinois : pas pour demain


VinImaginez une petite ville française où le contrôleur du fisc est un de vos cousins, le commissaire de police un ami d’enfance et le fonctionnaire chargé d’attribuer les logements sociaux un copain avec qui vous faites régulièrement la fête. À moins qu’elles soient forgées d’un métal encore inconnu de nos jours, ces personnes auront tendance à être moins regardantes sur vos éventuels écarts par rapport à la loi ou mettront votre dossier en haut d’une pile des plus haute afin que vous soit octroyé un appartement alors que vos revenus sont plus élevés que le plafond imposé. Ce genre de situations est des plus classiques en Chine et est en partie une cause de la corruption active ou passive.

Les Chinois sont-ils pour autant plus enclins à ces dérives ? Sans doute que oui en raison d’une certaine culture, mais surtout parce que cette trop grande proximité a été en France limitée par ce qui est nommé mobilité. Si dans l’hexagone un fonctionnaire peut être muté suite à sa demande ou pour des raisons disciplinaires, il peut l’être également pour limiter les dérives liées au copinage. En Chine cette notion de mobilité n’existe encore quasiment pas, mais est appelée à devenir de plus en plus appliquée au fur et à mesure de l’évolution du pays.

Jusqu’à encore quelques années, il était difficile de déplacer un fonctionnaire originaire de Shanghai vers le fin fond du Yunnan pour une simple raison qui était que la majorité des habitants ne parlaient que leur dialecte local. Les dirigeants chinois se sont en effet bien gardés de faire une chasse aux patois aussi violente qu’en France, ce qui aurait été mal accepté par ces populations aussi diverses qu’attachées à leurs propres cultures.

Un policier shanghaien menant une enquête dans cette région aurait donc eu toutes les peines à obtenir le moindre résultat du fait qu’il ne pouvait tant se faire comprendre que comprendre ce qu’on lui disait. Il faut également ajouter que ces « fonctionnaires de proximité » sont d’excellents stabilisateurs de la société en étant justement proches du tissu social et économique. En aplanissant certaines « rugosités » administratives venant de la capitale, ces agents de l’État participent amplement à la stabilité sociale, ce qui en contrepartie apporte sont lot de glissades plus ou moins contrôlées.

De nos jours, et grâce à la scolarisation quasi générale des enfants, les Chinois parlent presque tous le putonghua, ce même si l’écrire pose encore quelques problèmes aux générations relativement anciennes. Cette proximité étant reconnue comme pour partie dans la corruption des fonctionnaires, les autorités centrales se penchent depuis quelques années déjà sur un système visant à rendre ses agents plus mobiles, ce qui n’est toutefois pas sans rencontrer d’obstacles. Le premier d’entre eux est que les concours d’entrée dans la fonction publique sont encore régionaux, les places disponibles étant fonction des créations d’emplois et des départs à la retraite dans la même région. Comme dans bien d’autres pays, entrer dans une administration est une assurance de tranquillité à moins d’un important dérapage et les habitants d’une région verraient d’un mauvais œil ces postes occupés par des « étrangers ». Être originaire d’une ville ou d’une région étant encore de nos jours un élément culturel majeur, les risques de remous sociaux sont loin d’être négligeables. Un autre handicap est l’étendu du pays et sa diversité économique, la vie dans le Xinjiang étant plus dure qu’à Pékin ou même que dans une région centrale. Les candidats risquent donc d’être logiquement plus nombreux pour les postes les plus valorisants géographiquement. Pour ceux qui ont vu le film « Bienvenue chez les Ch’tis », la situation est quelque peu semblable si ce n’est que la Chine est plus de vingt fois plus étendue que la France.

C’est par conséquent par très petite dose que la mobilité chez les fonctionnaires va se mettre en place et demandera vraisemblablement plusieurs décennies. Pourraient par contre être bien plus fréquentes les mutations disciplinaires qui sont aujourd’hui très rares. Un simple avertissement et une mise à pied temporaire sont souvent les seules sanctions appliquées avant un limogeage en cas de récidives trop fréquentes et voyantes.

C’est pourtant sans doute un plus grand risque de mobilité qui permettrait à la Chine de disposer de fonctionnaires bien plus intègres qu’ils ne le sont aujourd’hui, ce même si ce changement serait loin de résoudre totalement un problème ancré dans les mentalités. Les Chinois devront donc encore attendre, ce qui leur permettra toutefois de faire entrer leur enfant dans la fonction publique grâce parfois aux mêmes connivences qu’ils reprochent aux autres.

 



Albié Alain

Vit non pas dans une mégapole pleine d'expatriés, mais dans un village plein de Chinois. Pour le reste faut-il être diplômé pour comprendre le monde, chacun sa réponse en fonction de ses propres diplômes. La publication d'extraits de cet article est autorisée sous réserve qu'un lien renvoie vers l'original.